Rian Johnson a commencé comme monteur sur
May, de Lucky McKee, avant de se lancer dans la réalisation de longs métrages. Diamétralement opposé à son précédent
Brick,
Une arnaque presque parfaite renvoie au cinéma américain des années 70 en mélangeant le goût de l’aventure, l’humour et la mélancolie.
"Je ne suis pas très critique lorsque je regarde des films. Je suis bon public, je tombe facilement amoureux dans une salle de cinéma et je trouve toujours une bonne raison d’aimer quelque chose. En revanche, je suis très critique envers mon travail et envers moi-même." RIAN JOHNSONVous réunissez un casting impressionnant dans Une arnaque presque parfaite. Dans quel film avez-vous découverts Rachel Weisz, Adrien Brody, Mark Ruffalo et Rinko Kikuchi? Ce qui est drôle, c’est que je les ai découverts dans des drames aussi déprimants qu’éprouvants. Rachel Weisz, je l’ai remarquée dans
The Constant Gardener (Fernando Meirelles, 2005), Adrien Brody dans
Le pianiste (Roman Polanski, 2002), Mark Ruffalo dans
Tu peux compter sur moi (Kenneth Lonergan, 2001) et Rinko Kikuchi dans
Babel (Alejandro González Iñárritu, 2006). Dans mon esprit, je trouvais amusant de tous les réunir dans une comédie cartoonesque, d’autant que, lors des situations les plus saugrenues, je savais qu’ils seraient capables de donner une consistance aux personnages et d’apporter une épaisseur émotionnelle.
Comme dans Brick, où vous mélangiez les codes du film noir avec ceux du teenage-movie, Une arnaque presque parfaite poursuit ce travail d’expérimentation des genres. Oui, un genre est excitant à explorer parce qu’on le définit clairement et qu’il appelle des conventions précises. C’est un repère pour les comédiens qui voient dans quelle direction leurs personnages peuvent évoluer mais aussi pour les spectateurs qui aiment être rassurés et savoir ce qu’ils vont voir avant d’entrer dans une salle de cinéma. En ce qui me concerne, ça ne me satisfait pas. Je trouve ça plus évident d’explorer à travers un genre des choses qui me sont personnelles et de créer un univers singulier dans lequel je pioche dans des registres indéterminés. En plus, je pense que le public apprécie cet art du décalage.
Est-ce votre volonté de réaliser des films qui se suivent sans se ressembler? Oui. Sans doute parce que je m’occupe à la fois du scénario et de la réalisation. A l’arrivée, je passe quatre ans sur un même projet. Lorsque je finis un film, je suis vidé et je ne peux plus voir mon précédent long métrage en peinture. Je dois impérativement tourner la page et me diriger vers une nouvelle direction. L’avantage, c’est que
Une arnaque presque parfaite était plus facile à monter que
Brick, précisément à cause de la distribution. Mais rien n’est jamais évident. C’est un soulagement quand un projet prend vie.
Vous vous sentez proche de cinéastes comme David Gordon Green et Wes Anderson? J’admire ce qu’ils proposent. J’adore la capacité de David Gordon Green à exceller dans des domaines totalement différents, du fantastique au drame en passant par la comédie. Idem pour Wes Anderson qui a su créer un univers bien à lui. Ils ne sont pas les seuls à susciter mon admiration dans le cinéma actuel. Mais je me sens infiniment plus proche des réalisateurs de l’ancienne génération. Ils constituent ma source d’inspiration, définitivement. Les films de Hitchcock, Kubrick et Welles ne souffrent d’aucune comparaison : chacune de leurs œuvres ressemble à un livre indépendant et c’est plus facile pour moi de me projeter et de m’y attacher intimement.
Quelles étaient vos références pour Une arnaque presque parfaite? En plus des films de genre comme
L’arnaque (George Roy Hill, 1973) et
La Barbe à papa (Peter Bogdanovich, 1973), je dirais qu’il y a une ambiance mélancolique à la Hal Ashby. J’ai beaucoup vu de films réalisés par Emir Kusturica pour l’organisation de certains plans fourmillant de détails, notamment pour définir les rapports entre Stephen et Bloom. Je voulais qu’à ces moments-là, le public ait besoin de prendre sa respiration et comprenne que le personnage de Bloom suffoque. J’ai également étudié les films de Tati pour le sens de l’humour et l’incroyable densité de la mise en scène, et encore, toujours, cette petite musique mélancolique qui les parcourt.
Est-ce que la bande-dessinée a constitué une source d’inspiration? Pas vraiment. En fait, je ne suis pas un fan de comics. En revanche, je comprends pourquoi vous me posez la question. J’adore la série de manga et d’anime
Lupin III créée par Monkey Punch (Kazuhiko Katô) et le film est empreint de cette tonalité.
La seconde réalisation est toujours une étape difficile. Qu’avez-vous appris avec Brick? Pendant la réalisation de
Brick, j’ai beaucoup appris sur la direction des acteurs. Je n’avais jamais été confronté à ça auparavant parce que je n’ai réalisé mes courts-métrages qu’avec des amis. Par contre, je serai incapable de vous dire les pièges à éviter pour réussir cette étape. Je ne suis pas très critique lorsque je regarde des films. Je suis bon public, je tombe facilement amoureux dans une salle de cinéma et je trouve toujours une bonne raison d’aimer quelque chose. En revanche, je suis très critique envers mon travail et envers moi-même. Je pense que ce qu’il faut fuir à tout prix en tant que cinéaste, c’est la paresse, la perte des illusions. C’est éviter de se reposer sur ses acquis ou, pire, réaliser des films que le public et la critique veulent à tout prix voir au lieu de réaliser ce qui vous tient à cœur. A chaque fois que vous commencez le tournage d’un film, il y a toujours deux craintes : ne pas le finir et que personne n’ait envie de le découvrir. Après, c’est que du bonheur. Nous avons tourné
Une arnaque presque parfaite dans quatre pays différents et nous étions comme un cirque itinérant. Faire un film revient au fond à le voir avant tout le monde.
Comment travaillez-vous les bandes-originales? C’est mon cousin Nathan Johnson qui s’en occupe. Il s’était déjà occupé de la celle de
Brick et il a repris du service pour
Une arnaque presque parfaite. Nous regardons des films ensemble depuis l’âge de 10 ans. Tout ce que je souhaite, c’est de ne pas avoir à réaliser de film sans lui.
Vous vous êtes occupé du montage de May, de Lucky McKee. Est-ce que vous faites partie de sa bande avec Chris Silverston et Angela Bettis? Oui, je suis très heureux d’appartenir à cette bande. Lucky et moi, nous nous sommes connus à l’école de cinéma et il s’est avéré rassurant et salvateur de trouver une bande de potes avec lesquels il est possible de partager une passion. D’autant que cela ne provoque aucune rivalité lorsque nous sommes tous des débutants. A ce moment-là, on possède en commun la soif d’apprendre. Dans cette période d’apprentissage, l’union fait toujours la force. Si vous êtes seuls ou si vous essayez de vous démarquer en vous croyant supérieur, il n’est pas facile d’avoir confiance en soi. Sans cette rencontre, je ne pense pas que j’aurais eu le même parcours. Avec le temps, nous continuons à nous soutenir même si nos films ne peuvent pas être plus différents. Cela ne nous empêche pas d’apprécier et de respecter les travaux de l’un et de l’autre.
Pour reprendre le titre français, existe-t-il un film "presque parfait"? Dans le genre traité par
Une arnaque presque parfaite, je citerai encore une fois
La Barbe à Papa. C’est un film doux, heureux et un peu triste. C’est exactement ce que j’ai envie de voir au cinéma.
Quels sont vos projets? Je planche actuellement sur
Looper, un film de science-fiction qui sera très sombre et très violent. L’antithèse totale d'
Une arnaque presque parfaite!
Propos recueillis par Romain Le Vern