Par - publié le 06 novembre 2006 à 00h00 ,
MAJ le 11 septembre 2011 à 17h08 - 1 commentaire(s)
Shortbus, le nouveau film de John Cameron Mitchell, est une invitation au sexe sans complexe en même temps qu'un douloureux constat sur une génération désenchantée d'adulescents qui se cherchent dans un New York endeuillé par le 11 septembre et soignent l'amour qui fait mal par le sexe qui fait du bien. Un matin Cannois, le film est projeté en projection de presse à des journalistes plus déconcertés que choqués qui ne comprennent pas l'impact de l'objet dont les qualités humaines dégomment les défaillances visuelles. Le soir de la projection officielle à 1 heure du matin, l'accueil sera infiniment plus enthousiaste. La raison ? S'il est encore trop tôt pour parler de film générationnel, Shortbus traite avant tout de la difficulté de trouver l'amour dans un monde où la suspicion et la peur du contact humain règnent en maître. Des sujets qui en disent long sur la solitude des mégapoles. Là où Cameron Mitchell aurait pu faire un mélo complaisant, il réalise un ballet vital, chaleureux et excitant, où l'humour devient le vernis poli de la mélancolie. Les acteurs Raphael Barker, Sook-Yin Lee, Paul Dawson, Lindsay Beamish, PJ DeBoy et Justin Bond passent tous ensemble à l'interrogatoire critique et se montrent aussi décontractés et sympas que leurs personnages. Bien entendu, ils sont chauds comme la braise. Bien entendu, l'interview est rapidement partie en vrille et devenue intraduisible. Bien entendu, on a adoré ça.



"Toutes les décisions qui ont été prises après le 11 Septembre ont été mauvaises. Aujourd'hui, il fait mauvais d'être New-Yorkais et américain d'autant que nous avons à vivre avec cette blessure dans le paysage. Cette catastrophe m'a retiré beaucoup de joie et d'innocence." (Justin Bond, acteur dans Shortbus)

ALL YOU NEED IS LOVE
Dans Shortbus, la population New-Yorkaise va mal. Et les jeunes qui vivaient alors dans l'insouciance d'un amour primesautier découvrent soudainement l'horrible envers d'un décor froidement urbain où la paranoïa d'une menace providentielle et la peur de l'étranger imposent leurs terribles lois. Cette prise de conscience est reflétée par la décadence sexuelle du Shortbus, étrange lieu échangiste où des anonymes viennent se mêler les uns aux autres pour trouver un peu de réconfort. Si les images captent des choses qu'on ne voit pas dans n'importe quelle production standard sur la sexualité moderne, rien n'est ici agressif ou provocateur : Shortbus est un film écrit, réalisé, joué à hauteur d'humains dévastés par les événements qui ont affligé un pays. John Cameron Mitchell filme un deuil comme une renaissance porteuse d'espoir.



Voilà pourquoi le film ne convie pas à la neurasthénie, mais au contraire invite à renouer les contacts humains, à (faire) bander l'existence, à succomber à toutes les tentations sexuelles et affectives quelle qu'elle soit. Le message est sans doute très adolescent mais très pertinent pour définir le mal-être et peindre une génération sans repères. Underground sans être trash, le film impressionne par son énergie et sa puissance. On en sort heureux : c'est l'antidote de la grise mine. Rencontrer les acteurs confirment les impressions laissées par le film puisqu'ils sont les personnages, leur ont apporté chair et sensibilité. Raphael Barker ouvre l'interview en ayant une belle définition du film : "Nous avons travaillé le script pendant trois ans tous ensemble et chacun d'entre nous a apporté une page." Sook-Yin Lee poursuit : "Nous n'avions pas de scénario au départ, nous l'avons crée ensemble. Rien de ce que l'on voit à l'écran n'a été une surprise puisque nous avons tout apporté." Ironique, Paul Dawson poursuit : "je cherchais une réponse à ma propre existence et je crois qu'avec Shortbus, je l'ai trouvée. Sans déconner, quand j'ai lu le scénario fini, j'avais l'impression de me voir moi-même. Cette sensation était géniale. John a insisté pour que nous n'apprenions pas les dialogues que nous avions écrit. Nous avons crée les scènes avec John en misant essentiellement sur l'improvisation." Ce qui implique qu'ils ont apporté beaucoup d'eux-mêmes dans cette quête des sens. "Non, rien du tout", dit spontanément PJ DeBoy. "Tout, au contraire, tu veux dire, bitch" ajoute Raphael, rigolard. Il ajoute : "Le plus difficile a été d'explorer nos personnages et d'en faire émaner les doutes et les contradictions. Le dessein consistait simplement de donner de la profondeur à nos personnages. John était plus intéressé par la thématique que par le respect d'un scénario.



Ce qui le passionnait, c'était d'explorer ce qui nous titillait dans nos personnages. Ce qui est plutôt rare pour un acteur de procéder de cette façon, mais ça donne une vraie liberté de ton qui se ressent d'ailleurs dans Short bus."
PJ DeBoy poursuit: "Ce qui intéressait John était la difficulté pour un couple de rester stable et ce que moi et mon copain dans la vraie vie explorions". Dès le départ du projet Shortbus, une confiance tacite s'est installée entre les comédiens et le réalisateur puisqu'ils sont tous plus ou moins (devenus) amis avec lui. Certains le connaissent depuis longtemps; d'autres ont simplement passé une audition.


PUSH THE FEELING ON
Quand on leur demande quelle a été la scène la plus délicate à tourner (on imagine qu'elles sont nombreuses), les comédiens marquent un temps de réflexion. Sook-Yin Lee est la première à se manifester: "c'est difficile parce que je crois beaucoup en John et je voulais vraiment porter le projet avec lui et les autres. Il y a une certaine pression pour ne le décevoir". Décidément loquace, Raphael Barker, assis à côté de celle qui joue sa copine dans le film, ajoute: "Le gros du travail consistait à rendre ma relation amoureuse hétérosexuelle totalement crédible". Plus discrète, Lindsay Beamish, belle poupée blonde brisée et sadomaso dans le film, ajoute : "il fallait que je compose un personnage qui soit à la fois émotionnel et en totale remise en question sur ses relations sexuelles".



Tandis que certains se prêtent volontiers au jeu de l'interview, d'autres restent plus sur la défensive et se contentent de reluquer le joyeux bordel aux alentours, esquissant par intermittences des sourires ou des temps d'arrêt. Au gré des discussions, on évoque New-York. Tous les acteurs sont issus de la Big Apple à l'exception de Sook-Yin Lee qui est canadienne et Lindsay Beamish, qui vit à Los Angeles. Les acteurs ont évidemment été sensibles au contexte d'une ville qui a perdu ses fondements. Justin Bond, qui incarne le drag-boy, est certainement le plus touché par ce changement : "Pour moi, New York a subi un changement catastrophique et considérable qui a eu des répercussions néfastes sur les relations humaines. C'est de là qu'est véritablement né Short Bus, de ce malaise persistant qui fait que les gens n'ont plus de contact et n'osent plus se parler. Je suis devenu un grand nostalgique d'autant que l'été 2001 a été l'un des plus beaux de ma vie. J'étais amoureux, je vivais dans un New York gai et insouciant. Peut-être que c'était une illusion mais je me souviens avoir à subir des changements personnels avant et après le 11 Septembre. C'est paradoxalement à cet instant que j'ai compris où les Etats-Unis se situaient par rapport au reste du monde, que nous n'étions pas les seuls sur cette planète et que le gouvernement voulait nous placer en tant que superpuissance. De manière très étrange, en tant que New-Yorkais, ça m'a ouvert les yeux. Ces événements ont été un outil politique pour commencer une guerre de répression psychologique violente. Je pense que la population New-Yorkaise s'est trouvée démunie, non seulement parce que nous venions de perdre des êtres qui nous étaient chers mais ce qui nous a le plus révolté, c'est cette façon dont le gouvernement américain nous a finalement manipulé sans respect pour la ville elle-même et nos utopies. Toutes les décisions qui ont été prises après le 11 Septembre ont été mauvaises. Aujourd'hui, il fait mauvais d'être New-Yorkais et américain d'autant que nous avons à vivre avec cette blessure dans le paysage. Cette catastrophe m'a retiré beaucoup de joie et d'innocence."

PORNO CHIC, FILM CHOC
L'une des raisons pour laquelle Shortbus fait parler vient de sa franchise sexuelle. PJ DeBoy confesse: "on ne dirait pas comme ça, mais c'est effrayant de jouer des scènes pareilles". Sook-Yin Lee enchaîne : "En réalité, pour moi, c'était plus effrayant avant de tourner. La première fois, j'étais terrifiée à cette simple idée de devoir faire l'amour sans simuler." Justin, à peine remis de son beau soliloque, lui répond: "Oui, t'avais plus d'appréhensions que sur le moment." A ce moment, Raphael Barker s'empare du dictaphone et hurle: "j'en veux plus, PLUS, PLUS!!!". Les acteurs sont hilares. PJ DeBoy rajoute : "Mais bizarrement, ce que j'avais à faire ne m'a pas tellement dérangé étant donné que j'étais avec mon copain (NDR. Paul Dawson, mélancolique et mutique pendant l'interview)." Sook-Yin Lee tient illico à rassurer l'audience : non, elle n'est pas avec Raphael. Ce que l'on avait cru comprendre.



A ce moment, Peter Stickles, celui qui incarne le jeune voyeur dans le film, se ramène et se joint à notre table. A partir de cet instant, les autres acteurs quittent la table sauf Raphael et Sook-Yin. On quitte le cadre de l'interview pour se livrer à des considérations sur le film. Sook-Yin souligne que "l'orgie homosexuelle est un moment de cinéma incroyable. Pleurer après avoir fait une auto-fellation, je trouve ça immense perso." Plaisantin, Raphael en rajoute : "tu sais que ça lui a pris un temps fou pour faire cette scène ?". La demoiselle revient à la charge: "Je crois qu'il l'a faite deux fois. Il l'a d'ailleurs tellement réussie la première fois que toute l'équipe était sciée et il ne pouvait plus bander après." Raphael rétorque : "Pour faire ça, il a dû boire beaucoup d'eau et beaucoup s'entraîner pour se mettre en boule". Gros silence et éclat de rire général. En ce qui concerne la réception du film, les acteurs affichent des moues circonspectes. Peter avoue: "J'ai peur que les gens considèrent notre film comme une marque de mauvais goût même si je sais que les gens sont progressistes en Europe qu'aux Etats-Unis".



Justement, est-ce qu'ils pensent que le film sortira aux Etats-Unis ? Moue dubitative, Sook-Yin confie : "Peu probable. Ce qui est sûr, c'est qu'il sortira au Canada. Je ne pense qu'il y aura de coupes. Je pense à un film comme Y tu mama tambien qui est sorti il y a quatre ans et dans lequel il y avait une vraie liberté sexuelle. Certains pensent que les scènes homosexuelles risquent d'être coupées mais je ne pense pas qu'on coupe aujourd'hui un film pour son contenu homosexuel. Regarde le succès du Secret de Brokeback Mountain. Je reste confiante sur la mentalité des spectateurs. Aux Etats-Unis, tout dépend les publics, autant à Texas, je doute que le film cartonne, autant à San Francisco, on aura aucun problème. Je sais que les distributeurs canadiens sont fous du film et qu'ils le veulent pour le sortir." C'est sûr, ils auraient tort de se priver de ce très beau poème urbain que vous pourrez découvrir le 8 novembre prochain. Allez-y, ils le méritent.

Propos recueillis par Romain Le Vern
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