Joshua Safdie et Eleonore Hendricks nous reçoivent au rez-de-chaussée d’un bel immeuble parisien dans un appartement prêté pour leur venue à Paris... Nous sommes accompagnés d’un ami qui a déjà rencontré Joshua lors d’un précédent voyage à New York alors que le réalisateur préparait déjà son deuxième film. Agréablement surpris de le revoir ici, l’échange va rapidement tourner à la conversation plutôt qu’à l’interview prévue à la base. Après près d’une heure d’échanges avec le cinéaste et la comédienne Eleonore, plus ou moins tournés sur leur premier film
The pleasure of Being Robbed, nous quittons l’appartement... Difficile de faire le tri sur une heure de bande audio mais le principal est là. Interview d’un joli duo de cinéma...
Vous êtes de retour à Cannes cette année avec votre nouveau film, Go Get some Rosemary ? Sélectionné à la Quinzaine...Joshua Safdie : Oui, vous avez vu ? Ils viennent d’annoncer ça il ya quelques heures !
Francis Ford Coppola fait l’ouverture avec
Tetro et
Vincent Gallo. C’est vraiment étrange... Enfin bref, oui, on a fini le montage il y a quelques semaines. Quatre ou cinq je crois. Et on sera donc à Cannes du 13 au 23 mai.
Eleonore Hendricks : Ca fait long quand même. Je ne le savais même pas !
JS : On ne peut pas tellement rester plus longtemps... même si on le voulait. C’est tellement cher et la Quinzaine ne prend en charge que 500€ sur tout le séjour. Trois nuits d’hotêl en gros... Et ce n’est que pour les réalisateurs, pas pour les comédiens. Je ne crois pas que ce soit tellement plus pour la sélection officielle à vrai dire !
Pour commencer, pourriez-vous nous présenter le personnage d’Eleonore. D’abord de son point de vue d’actrice puis vous, en tant que réalisateur...EH : De manière assez évidente, elle est assez proche de moi. Tout d’abord parce qu’elle porte mon nom, c’est assez déconcertant, non ? Elle est effectivement très proche de quelqu’un présent à l’intérieur de moi mais il y a quand même de nombreuses différences. Il a vraiment fallu que j’aille chercher au plus profond de moi pour élaborer ce personnage. Elle est à la base une fille qui se balade dans la ville, qui recherche des fragments et des morceaux des choses qui appartiennent aux autres et elle fait énormément d’efforts pour établir des liens avec ces gens. Elle cherche avant tout à se constuire à partir des autres mais elle est vraiment deconnectée du monde qui l’entoure... Comme un fantôme. Sans savoir qu’elle fait quelque chose de mal, elle vole les gens qu’elle croise. Elle est un peu malade dans sa tête tout de même.
JS : Elle est en quête de soi et même si elle peut passer pour une menteuse, je pense qu’elle est plus une sorte d’artiste, une comédienne qui bouleverse nos existences. Peut-être parce que d’une certaine manière elle remplit ce vide que nous avons en nous...
EH : Enfin pas vraiment avec tout le monde... Elle n’est pas toujours consciente de ce qu’elle fait. Il y a un catalyseur mais il ne fonctionne pas à tous les coups.
Joshua, avez-vous demandé à Eleonore de lire des livres ou voir des films en particulier ? Ou vous, Eleonore, avez vous été inspirée par d’autres artistes ?EH : Oui nous avons vu quelques films comme
Mouchette ou
Pickpocket de Bresson...
JS : Moi de mon côté, j’ai été très inspiré par
Zazie dans le métro... Le livre !
EH : C’est après, quand on a commencé à me demander de décrire mon personnage que j’ai pensé à
Wanda, le film de Barbara Loden... Mais en termes d’influence ou référence, je pense surtour à une de mes amies, très rêveuse, une voleuse aussi ! J’ignore où elle se trouve maintenant mais elle ne se déplace jamais avec rien de plus qu’un sac à dos et elle vole de quoi manger ou parfois de l’electronique dans des grands magasins. C’est une artiste aussi et elle utilise tout ce qu’elle vole pour faire des films, des photographies... Elle était également profondément touchée par certaines personnes parfois et elle leur offrait des cadeaux en dévalisant Best Buy ! Mais c’était plus une ombre qu’une personne ! Personne ne la reconnaissait.
Comment s’est déroulée l’écriture du film... Vous l’avez écrit ensemble puis vous avez ensuite travaillé sur l’improvisation ?JS : L’histoire de base c’est Eleonore qui l’avait et les détails sont arrivés petit à petit... Comme l’épisode de la mouche qui s’est greffé en cours de tournage pour la simple et bonne raison que ça nous est arrivé et qu’on a trouvé ça vraiment génial à intégrer dans le scénario ! En fait, en cours de route, je ne sais toujours pas comment sera le résultat final à l’écran... Je me balade avec un petit carnet de notes et j’écris ce qui me vient en tête. C’est comme ça, à un moment donné tout mon être est concentré sur le film et il évolue sans cesse. Et si quelque chose arrive, quelque chose que je provoque en général, et que j’ai envie de l’intégrer au film, je le fais. Et ca représente près de 25% du film...
Et comment s’est déroulé le tournage dans New York... ?EH : Ca a duré vingt jours... un peu plus. Vingt-deux je crois. Il y a eu New York et Boston puisque nous faisons ce road-trip dans le film ! Et c’est donc un vrai road-trip, où je conduis réellement !
JS : J’ai vomi à l’arrivée...
EH : Ah oui... C’est vrai ! Mais ca a été une dure nuit parce que nous avons commencé vers 8h du matin pour tourner la journée et ensuite nous sommes partis pour Boston. Il a fallu tourner de nuit toutes les scènes du départ de New York à l’arrivée à Boston, en passant par la station essence... Enfin c’était vraiment chaud. Et donc au final, tu étais tellement fatigué ! Et puis nous étions trois dans la voiture, une des vitres était cassée parce qu’un mec avait piqué tout le matériel du film qui était à l’intérieur...
JS : Oui alors ça c’était trop cool parce qu’au final nous nous sommes lancés dans une gigantesque enquête pour retrouver notre matériel. Comme nous n’étions pas assurés... A vrai dire ça craint vraiment parce que nous sommes toujours endettés aujourd’hui, mais bon c’est un peu le propre de l’américain... 20 000 dollars à rembourser encore. Mais tout ça nous a beaucoup aidés pour établir vraiment ce sentiment que l’on peut avoir lorsqu’on se fait voler quelque chose.
EH : Et comme nous vivons dans un petit quartier de New York, tout le monde est un peu au courant de tout... Tout le monde sait ce qui se passe. Qui a piqué quoi ? Pour quelles raisons ? A qui il doit de l’argent ?... Au final on peut vite remonter à la source ! Nous savions qu’un mec avait besoin d’argent pour sa came et qu’il devait déjà de l’argent à son dealer et que c’était sûrement lui qui avait fait le coup... Enfin bref...
« Le plaisir d’être volé », le titre, vient de votre expérience personnelle ? De ce jour où l’on vous a piqué votre voiture pour la transformer en refuge ?JS : Oui et l’enquête avec les flics a duré des semaines... Ils ne trouvaient rien ! Avant que je réalise que l’un d’entre eux collait des PV à mon véhicule déclaré « volé ». J’ai halluciné, ils n’étaient pas foutus de faire le rapprochement... Mais la police New-Yorkaise, c’est vraiment du grand n’importe quoi. Ce sont des mecs qui restent dans leurs bureaux et qui ne comprennent rien. Même les flics des années 1970, ils pouvaient être bêtes et racistes mais au moins ils essayaient de faire leur boulot. Aujourd’hui, c’est juste un travail du gouvernement auquel on peut prétendre sans aucune qualification. Ni test physique, ni test mental... Enfin bref ! Alors on a continué à chercher mais rien ! Mais je continuais à recevoir des amendes, du coup avec un pote un jour on a décidé d’aller chercher là où le véhicule recevait des prunes, dans l’Est d’Harlem. Nous avons cherché moins de deux heures et nous l’avons trouvé ! Elle était entièrement recouverte de saletés et il y avait des cartons sur les vitres... Les plaques avaient été retirées et nous nous sommes approchés doucement. Nous avons ouvert le coffre et il y avait un lit et une sorte d’évier de fortune, une valise et des cintres avec des fringues ! Des stylos aussi et de la drogue... Puis j’ai aussi retrouvé mon journal que je laissais dans ma voiture. Je l’ai ouvert et il y avait trois pages écrites par lui. Puis j’ai récupéré ma voiture et j’ai dû tout jeter. Je me suis senti vraiment mal et ça m’a mis la puce à l’oreille... Ce sentiment était vraiment intérressant. L’expérience était enrichissante et cela m’a initié au plaisir d’être volé...

Vous avez également « volé » des images puisque vous n’avez pas eu l’autorisation de tourner partout où vous avez tourné... Notamment dans le Virgin Megastore...JS : Non effectivement... Dans le premier où nous sommes allés, ils nous ont repéré et ont demandé ce qu’on pouvait bien fabriquer avec notre caméra, notre matériel de son et Eleonore qui mettait des DVD dans des boites à CD et qui mettait le CD dans son discman ! Il y avait un roulement des vigiles qui tournaient autour de nous alors on tournait, on coupait, on tournait, on coupait... Puis ils nous ont demandé de couper la caméra. Mais comme nous avions besoin d’autres plans, nous sommes allés dans un autre grand magasin pour finir le tournage ! Mais quand on tourne dans des situations rélles comme celle-ci je trouve que ça donne beaucoup de force à l’interprétation et au film en général. Pas besoin de travailler avec des acteurs, là on travaille avec de la vraie matière, des gens qui agissent en fonction de choses qui arrivent réellement... C’est plus facile pour moi.
Propos recueillis et traduits par Kevin Dutot
Merci à Josh, Eleonore et Gregoire.