Par - publié le 29 octobre 2008 à 04h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h01 - 0 commentaire(s)
Dans ce monde qui vient et qui va, une petite merveille comme The Visitor rend moins seul au monde. Pas ce genre de cinéma qui en met plein la vue avec des effets visuels psychotroniques, mais qui gonfle le cœur. Aujourd’hui, on en a tous besoin. Du film, on retient son humanité (allant de pair avec une vraie humilité) et sa finesse d’écriture permettant au spectateur de tout comprendre sans avoir à expliquer. En interview, Thomas McCarthy, déjà remarqué avec The Station Agent ressemble à ses films.



Vous en connaissez beaucoup aujourd’hui des films qui sont faits avec des cœurs gros comme ça ? The Visitor, nouveau long métrage de Thomas McCarthy, en fait partie. A défaut d’être un immense réalisateur (la forme ne l’intéresse pas), ce cinéaste sculpte des âmes esseulées (qui ont besoin des autres pour survivre) et construit des récits humanistes qui ne reposent jamais sur des ficelles de petits malins. Chaque dialogue a son importance et chaque séquence semble mue par une forme d'urgence qui force les personnages à avancer. Dans The Visitor, il suit Walter Vale, la soixantaine, professeur d'économie dans une université du Connecticut, qui a perdu son goût pour l'enseignement et mène désormais une vie routinière. Il tente de combler le vide de son existence en apprenant le piano, mais sans grand succès. Lorsque l'Université l'envoie à Manhattan pour assister à une conférence, Walter constate qu'un jeune couple s'est installé dans l'appartement qu'il possède là-bas : victimes d'une escroquerie immobilière, Tarek, d'origine syrienne, et sa petite amie sénégalaise Zainab n'ont nulle part ailleurs où aller. D'abord un rien réticent, Walter accepte de laisser les deux jeunes gens habiter avec lui. Mais lorsque Tarek, immigré clandestin, est arrêté par la police dans le métro, puis menacé d'expulsion, Walter n'a d'autre choix que de tout mettre en œuvre pour lui venir en aide.



Dans The Station Agent, Thomas McCarthy s’attachait déjà à des marginaux en réunissant trois personnages solitaires qui a priori n’avaient rien à faire ensemble et qui, peut-être même sans s’en rendre compte, trouvaient dans une forme inédite d’amitié un soulagement à leurs détresses. Loin des préjugés et du regard des autres : « Dans The Station Agent, je réunissais déjà des personnages différents, parfois rejetés par le système, qui, au contact d’un autre, découvrent un moyen de se protéger ou de découvrir des choses qu’ils ne connaissaient pas. En cela, The Visitor rejoint The Station Agent dans sa thématique puisqu’il parle de la rencontre entre Walter et Tarek. Je savais qu’il fallait prendre le sujet avec des pincettes et que les écueils à éviter étaient nombreux. Je me suis beaucoup renseigné en faisant beaucoup de recherches et je voulais éviter de paraître trop tendancieux, en conservant une vraie objectivité, sans influer sur le jugement ou au contraire jouer les moralisateurs. Je déteste ça au cinéma donc je ne vois pas pourquoi je ferais ça dans mes films. J'espère juste qu'ils seront touchés par ce que je tente de raconter. »


Le film réussit une sorte de mini-exploit : parler de "grands thèmes" en échappant à tous les pièges attendus. Pourvu d'une capacité à tirer le meilleur de ses acteurs, Thomas McCarthy fait affleurer l’essentiel en ôtant tout le vernis superflu : « Je ne voulais pas tomber dans l’angélisme même si certains m’ont reproché d’avoir rendu le personnage de Tarek trop avenant. En revanche, je voulais rendre mes personnages très accessibles pour que le spectateur s’attache à eux. Si on ne s’attache pas aux personnages alors on passe parfois à côté d’un film. L’écriture du scénario a été un processus passionnant parce qu’il m’a permis d’ouvrir les yeux sur une réalité que l’on ne connaît pas nécessairement. New York est une ville très impersonnelle mais une fois que l’on réalise tout ce qui vit autour de nous, notamment tout ce qui concerne la bureaucratie, on déchante. » Sans faire la morale au spectateur, ni même chercher à faire "évoluer les mentalités", Thomas McCarthy invite juste à partager son point de vue – pour ne pas dire son désarroi – sur ce qui se passe aujourd’hui à New York, mégalopole bétonnée, régie par la peur de l’autre et la paranoïa post-11 Septembre. Sa qualité, c'est de ne jamais prendre le spectateur en otage. Il n'y a pas chez lui ce calcul cynique pleurnichard qui passe si souvent pour de la facilité dans le cinéma de Paul Haggis (Collision). C'est au spectateur de tirer les conclusions sur ce qu'il voit mais les réponses ne se trouvent pas nécessairement au cinéma : « C’est en parlant de soi que l’on peut parfois toucher le maximum de gens. Je me suis basé sur ma propre expérience pour écrire le personnage de Walter qui découvre un monde qu’il ne connaissait pas. Il est confronté aux mêmes difficultés que les miennes. Je vis à New York et le tournage s’est déroulé dans les quartiers que je fréquente tous les jours. Ce n’est pas pour autant une facilité : New York est une ville qu’il faut savoir filmer. Elle a souvent été au centre de nombreux films, souvent très prestigieux, et j’avoue maintenant que le fait de tourner dans cette ville m’intimidait un peu. Je voulais absolument retranscrire son bouillonnement, son effervescence, ma mixité sociale. Le fait qu’ils prennent le ferry est symbolique : il passe les lieux qui caractérisent New York que ce soit la Statut de la Liberté ou Ellis Island. »



Au-delà des mots, la musique devient un moyen de communication pour rassembler des gens qui n’ont rien en commun (ici, un intellectuel et un manuel) en même temps qu’elle appelle à la fraternité. Dans la première scène, Walter témoigne l'envie de jouer du piano pour perpétuer la mémoire de sa femme défunte. Plus tard, le même personnage découvre une autre forme d’expression musicale qu’il ne connaissait pas mais qui va modifier le rythme de sa vie. La scène du parloir dans la prison montre que la communication se fait autant par la musique (taper en rythme comme sur du djembé) que par le regard (la lecture d’une lettre à travers une vitre) : « La musique est un moyen de communication extrêmement puissant. Il arrive que vous écoutiez un morceau qui vous touche au plus profond sans même savoir ce qu’il raconte, faute d’avoir le langage pour le décrypter. Il n’est pas nécessaire de comprendre pour apprécier. Pour le personnage de Tarek, je me suis intéressé au djembé à cause des percussions et à l’effort physique que cet instrument réclame. Tarek est un personnage physique ; Walter est plus intellectuel. Ces deux individus sont basés sur des oppositions, n’auraient jamais dû se rencontrer et pourtant, ils se complètent. L’idée que les gens qui se ressemblent s’assemblent est erronée : c’est ce qui nous sépare qui nous rassemble. Accessoirement, je voulais aussi que la petite amie de Tarek soit elle aussi une artiste. En cela, je reviens à l’idée de New York comme mégapole grouillante : beaucoup d’artistes anonymes tentent de percer. » Thomas McCarthy n’est pas un anonyme. Heureusement pour nous. New York, I Love You but you're bringing down. Chez lui, le cinéma est un moyen de prendre le pouls d’une ville et de ceux qui s’y battent. Pour lui, pour eux, pour vous, la séance de cinéma s’impose – dès aujourd’hui dans les salles.




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