Par SW / ML - publié le 23 mai 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h39 - 1 commentaire(s)
Cannes, c’est tout simplement parfois irréel. Je prends pour la première fois la navette pour me rendre au prestigieux Hôtel du Cap, je dois y faire les interviews de trois des comédiens du film de Michael Winterbottom, A Mighty Heart, film sur lequel je me suis à nouveau posée depuis mon dernier compte rendu et j’ai l’impression de l’avoir jugé avec sévérité, sans prendre le recul nécessaire, sans réfléchir à la finalité de ce récit, j’y reviendrai donc plus tard plus tranquillement. Mais je vous fais languir, je me suis donc rendue à l’Hôtel du Cap où se réfugient la plupart des stars américaines, afin d’y rencontrer Dan Futterman, scénariste de Truman Capote, Archie Panjabi, que l’on a pu voir dernièrement dans The Constant Gardener et Une Grande année, Irfan Khan qui tient notamment le rôle principal dans le dernier film de Mira Nair Un nom pour un autre, et je me retrouve face à Angélina Jolie, renversante. Elle parle avec l’attachée de presse, elle donne l’impression d’être incroyablement douce, je l’observe discrètement, sincèrement sous le charme.


On m’appelle, je rejoins Dan Futterman, charmant, intéressant, nous parlons ensemble de l’engagement de Daniel Pearl, il évoque le courage de Marianne Peal, l’investissement de sa partenaire, l’implication de Michael Winterbottom, de l’importance de tourner ce type de films aujourd’hui. Je le quitte enchantée et en descendant une petite pente qui mène vers un bungalow, je me fige littéralement en reconnaissant de loin la silhouette qui s’avance vers moi, un sourire ravageur, un célèbre pédiatre, une marque de café, what else… ça ne vous dit rien, allez un petit effort, oui oui, il s’agit bien de George Clooney, il me sourit, je dois avoir l’air totalement stupide… Difficile de me ressaisir… Mais la réalité me rattrape très rapidement, il me faut enchaîner sur d’autres interviews et je redescends sur la croisette rêveuse, cette année sera décidément marquée par de sensuelles rencontres. De son côté, Romain a croisé Rosario Dawson dont il a fait une interview, il a d’ailleurs rencontré toute l’équipe de Boulevard de la mort dont Quentin Tarantino qui à la fin lui a glissé un petit "very nice talking, good interview".

Une journée tourbillonnante donc. Le soir je découvre Boulevard de la mort, quelques heures après Romain, lors de la projection officielle en présence de toute l’équipe, Tarantino s’éclate, joue avec les spectateurs présents dans la salle, comme il joue avec eux dans ce premier opus Grindhouse, parsemé de clins d’œil, débordant de fantaisie, porté par une mise en scène très efficace, des dialogues croustillants, des acteurs qui semblent prendre un réel plaisir à se retrouver dans cet univers délirant, à se courser en voiture. La projection est suivie d’une réception relativement calme, Quentin, Kurt et ses demoiselles s’étant immédiatement réfugiés dans l’ombre du carré VIP. Nous prenons néanmoins le chemin de notre appartement marqués par une dernière image psychédélique, celle de Wong Kar Wai, seul, enfoui dans un canapé blanc, presque perdu au milieu de cette foule qui danse en face lui.


Eblouis par toutes ces lumineuses rencontres, nous avons omis de parler des derniers films que nous avons vus et qui pourtant le méritent. Du côté de la compétition officielle, il fallait pas mal de motivation, dixit Mathilde, pour dépasser les trois premiers quarts d'heure de Lumière silencieuse de Carlos Reygadas, et beaucoup de journalistes se sont lassés avant la fin. L’effort en valait pourtant la peine, une indéniable beauté et une vraie force se dégageant de ce portrait d'un mennonite (communauté équivalente aux Amish, installée au Mexique) partagé entre deux amours. Un portrait fait de très longs et néanmoins sublimes plans contemplatifs centrés sur la splendeur de la nature, de cadres décalés et de rares dialogues qui transforment les 2 heures 20 de projection en véritable expérience de cinéma. Le film se mérite, certes, mais il s'admire surtout : à force de dilater les moments où il ne se passe rien, Reygadas parvient à créer un nouveau rythme de cinéma autant qu'une nouvelle forme d'émotion, sourde, progressive et insidieuse. Il insuffle de la richesse dans l'austérité, révèle la beauté là où on ne la voit plus et promet au spectateur (courageux) un moment comme il en vit peu souvent dans les salles obscures. Avis aux amateurs de forme pure...


Pour Romain, le prologue d’environ dix minutes de Lumière silencieuse est suffisamment sublime et intriguant (la caméra part du ciel pour révéler avec une discrétion d’illusionniste un décor, une maison, une atmosphère) pour donner envie au spectateur d’en savoir plus sur une histoire familiale hantée par un secret d’amour où les personnages peu épanouis se contentent de regarder la caméra par désœuvrement. L’ennui, quand on parle d’ennui (existentiel), c’est d’ennuyer. Reste selon lui, toujours, l’épilogue, en réponse au prologue, où le cinéaste nous assure qu’on vient de faire un voyage unique et qu’on peut, désormais, reprendre les rails de notre réalité bien tracée.


De mon côté j’ai été séduite par le sens de l’image de Béla Tarr dans The Man from London, par l’intensité de son regard, cette incroyable maîtrise esthétique qui nourrit son film. Il a un don pour choisir des angles étonnants, pour imposer une ambiance plus qu’un récit, The Man from London est un album de photos toutes plus belles, plus impressionnantes les unes que les autres. Après il faut réussir à pénétrer la lenteur de son univers, dérangeante certes, mais qui peut devenir envoûtante.

Ce matin, après un réveil douloureux, les nuits sont souvent trop courtes à Cannes, je suis saisie par le film de Fatih Akin, Auf der anderen seite. Un récit se situant entre la Turquie et l’Allemagne. Trois destins s’y croisent avec émotion, celui de Nejat, celui d’Ayten et celui de Lotte, étrangement liés. Nejat s’oppose à la liaison qui unit son père à une prostituée d’origine turque. Il finit néanmoins par s’attacher à cette femme et son affection redouble lorsqu’il apprend qu’elle envoie l’argent qu’elle gagne à sa fille Ayten afin de payer ses études. Lorsqu’elle meurt de façon accidentelle, Nejat s’envole pour la Turquie afin d’y retrouver Ayten, mais cette dernière, révolutionnaire politique recherchée par la police, s’est réfugiée en Allemagne. Elle y rencontre Lotte, elles tombent amoureuses l’une de l’autre et lorsque Ayten, arrêtée, est reconduite à la frontière puis incarcérée, Lotte la rejoint pour l’aider alors que Néjat de son côté s’est installée également en Turquie et poursuit ses recherches.


Après Crossing The Bridge, Fatih Akin nous invite à suivre le cheminement personnel de ces trois personnages en quête d’eux mêmes, se construisant en allant vers les autres. Il se dégage de ces différentes quêtes une vraie grandeur d’âme, humble et discrète, une belle humanité, enthousiasmante, à l’image d’un réalisateur chaleureux, que nous avons eu l’occasion de croiser par hasard et dont la jovialité naturelle nous avait enthousiasmés. Je file maintenant voir le film que j’attends depuis le premier jour du festival avec une grande impatience, Persépolis de Marjane Satrapi, à très vite.
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