Par Mathilde Lorit - publié le 29 novembre 2006 à 16h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h18 - 0 commentaire(s)
Le jury de la compétition fiction a attribué sa Montgolfière d’or au film iranien Quelques kilos de dattes pour un enterrement de Saman Salour. La Montgolfière d’argent va à l’Argentin Diego Lerman pour Entre-temps et le Prix Jacques Demy de la mise en scène (parrainé par la Ville de Nantes) au sensible Raindogs, signé Ho Yuhang. Le film, symptomatique de l’émergence du cinéma malais à l’international, devrait être prochainement distribué sur les écrans français.

Le jury documentaire a de son côté attribué sa Montgolfière d’or à La boîte jaune du Taïwanais Ting Fu-huang.

Infatigable co-directeur du festival des Trois continents, cela fait plus de 25 ans qu’Alain Jalladeau se partage le monde avec son frère Philippe, pour le plus grand bonheur des cinéphiles réunis chaque année à Nantes. Sa partie à lui, c’est l’Asie. L’occasion était trop belle profiter de son expérience du terrain pour faire le point sur un continent qui ne cesse de nous émerveiller. Attention, vrai passionné au micro !

Depuis 28 ans que vous codirigez le festival, quelle est l’évolution la plus marquante à laquelle vous ayez été confronté ?
Sans aucun doute la difficulté désormais à révéler des cinéastes importants : aujourd’hui, la concurrence entre festivals est rude ! Dans les années 70, Cannes ne s’intéressait pas aux cinémas du Sud, Berlin non plus. Nous étions les seuls à vouloir faire la promotion de ces pays et du même coup, le seul festival où certains pays voulaient envoyer leurs films, comme l’Iran par exemple. C’est ainsi que nous avons été les premiers au monde à montrer un film d’Abbas Kiarostami hors d’Iran. De la même façon, c’est quelqu’un qui connaissait le festival qui a donné une K7 des Garçons de Fengkuei (de Hou Hsiao-Hsien) à Olivier Assayas pendant son voyage à Taïwan pour le numéro spécial des Cahiers du Cinéma. C’était en 1984, j’ai trouvé le film formidable, je l’ai évidemment programmé et il s’est imposé pour le premier Prix. Même Wong Kar-wai était quasi inconnu quand nous avons programmé Nos années sauvages ! Aujourd’hui, c’est plus difficile : quand je vais au festival de Pusan (en Corée ndlr), tous les concurrents sont là : Cannes, Berlin, Locarno, Rotterdam… La multiplicité des festivals – on en compte 3000 dans le monde ! - a entraîné une compétition effrayante. Heureusement, j’ai gardé de forts rapports amicaux avec beaucoup de ces cinéastes (notamment Edward Yang ou Tsai Ming Liang) qui se rappellent que nous avons été les premiers à les montrer. Mais s’ils sont happés par Cannes, il est évident qu’ils vont y aller !

Est-ce pour cette raison que la programmation compte autant de pépites plus anciennes ?
Disons que nous essayons de trouver un équilibre entre montrer ce qui se fait de mieux dans le cinéma contemporain et donner un coup de projecteur à des œuvres passées, parfois méconnues. C’est pourquoi nous organisons des rétrospectives (cette année Satyajit Ray) mais aussi des projections « redécouvertes » de films injustement oubliés ou passés inaperçus. C’est toujours formidable de remettre en perspective un grand cinéaste, un maître, mais c’est aussi notre rôle d’attirer l’attention sur un film restauré ou tout simplement redécouvert. Au cours de nos voyages, il arrive que l’on nous parle de copies retrouvées, comme c’est arrivé à Philippe avec Mourir un peu, le documentaire chilien de 1966. Philippe a appris qu’une copie du film venait d’être découverte, il est tombé sous le charme du film et l’a ramené avec lui. C’est l’une des belles surprises du festival cette année : combien ont vu ce film dans le monde jusqu’à présent ?


La Mère porteuse

Parmi les classiques d’Im Kwon-taek, pourquoi avoir choisi de programmer une nouvelle fois La Mère porteuse ?
Je suis très ami avec son actrice principale, qui n’avait pas pu venir à Nantes l’année où elle a reçu le Prix d’interprétation pour ce film, montré en compétition. C’était l’occasion de la faire venir cette année ! Je me rappelle qu’en 1986, alors que nous étions les premiers à organiser une rétrospective du cinéma coréen, le pays, à l’époque très fermé, ne comprenait pas du tout l’intérêt de montrer sa cinématographie en dehors de la Corée. Ils étaient tout étonnés de nous entendre dire qu’ils avaient d’excellents cinéastes, dont les films méritaient d’être vus !


A quoi ressemble l’année d’un directeur de festival ?
Soyons honnêtes, Philippe et moi cumulons avec ce festival nos deux passions: le cinéma et les voyages ! Certains montent leur programmation sans voyager mais c’est sur place que se font les découvertes, en discutant avec les gens qui connaissent l’histoire de leur pays, notamment pour l’organisation des rétrospectives. De façon générale, on ne s’arrête jamais vraiment. A peine le festival bouclé, je suis invité en Inde puis sur l’île de Kich, au sud de l’Iran. Il y a évidemment les rendez-vous incontournables : Rotterdam, Téhéran, Berlin, Cannes et Venise, auxquels il faut ajouter, en ce qui me concerne, une mission en Thaïlande, l’émergence du Kazakhstan (avec pour la première fois, une aide gouvernementale pour les cinéastes indépendants) et le festival de Pusan. Nous avons été parmi les premiers à soutenir la manifestation il y a onze ans, et le festival s’est impose depuis comme LE rendez-vous asiatique de l’année. Pour mon frère, c’est plutôt direction Buenos Aires…

A voir la sélection de Nantes cette année, on a l’impression d’assister à l’émergence de la Malaisie et la confirmation de la Thaïlande. Vraie ou fausse impression ?
C’est vrai qu’il y a de plus en plus de choses intéressantes qui viennent de Malaisie : j’aurais pu montrer au moins trois films malais cette année, j’en ai choisi un, Rain Dogs, issu du programme Produire au Sud. Il y a effectivement là-bas une génération de trentenaires qui a fait avancer les choses, grâce au soutien d’une productrice basée à Hong-Kong, mais il faut savoir que le pays est soumis à une forte censure. Quant à la Thaïlande, en dehors du véritable auteur qu’est Apitchapong Weerasethakul (Tropical Malady), on reste beaucoup sur un cinéma de série B : dès qu’un film de genre a du succès, tout le monde s’engouffre dans le créneau. Ce qui manque vraiment en Thaïlande, ce ne sont pas les bons réalisateurs mais de vrais producteurs, capables de soutenir des auteurs plutôt que de faire du business. Les entrées d’Apitchapong Weerasethakul sont ridicules en Thaïlande, il faut le savoir…


Rain Dogs

Et Singapour ?
La majorité du cinéma de Singapour est constitué de copies de films américains sans grand intérêt : on ne trouve pas là-bas l’inventivité du cinéma de Hong Kong, notamment avec quelqu'un comme Johnnie To. Il faut bien sûr « sauver » Eric Khoo (auteur du splendide Be with me, ndlr), et notamment le segment qu’il a réalisé au sein du programme de trois films tournés en DV, Talk to her, que nous avons montré cette année : un quasi documentaire d’une force remarquable (on confirme !)

Vous rentrez du festival de Pusan : avez-vous déjà senti l’influence de la réduction des quotas sur la cinématographie coréenne ?
Personnellement, je crois que les quotas n’ont plus de raison d’être en Corée puisque le cinéma national a conquis son public. En revanche, il serait bon que la KOFIC, un peu sur le modèle français, encourage les salles à sortir des films difficiles, comme celui que nous présentions cette année en compétition : Entre chien et loup. Même si l’on peut avoir des réserves sur ce film, je trouvais important de le défendre.

L’aide française aux cinématographies de l’Asie du sud-est est-elle toujours aussi primordiale ?
Bien sûr, et c’est la raison pour laquelle nous avons créé le programme Produire au Sud, pour prolonger l’action du Fonds Sud Cinéma, dont j’ai longtemps été membre de la Commission. L’aide accordée par le Fonds est le plus souvent gérée par un producteur français mais il y a rarement d’équivalent en face : souvent, c’est le réalisateur du film qui fait tout, il n’y a pas de producteur. Nous avons donc souhaité encourager les professionnels à devenir de vrais producteurs, capables de lire un scénario et de se tenir aux côtés d’un réalisateur.

Pour finir, votre coup de cœur de l’année ?
Opera Jawa de l’Indonésien Garin Nugruho, mais j’aime aussi beaucoup le nouveau Shinji Aoyama (qui avait réalisé Eureka et Desert Moon ndlr) : Criquets.
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