Cannes est véritablement un moment à part, une parenthèse étrange, magique et déconcertante, souvent surprenante, où la magie côtoie chaque jour le superficiel. Après avoir assisté à une petit émeute devant les portes closes d’une salle de presse, celle du nouveau film de Kim Ki-Duk,
Souffle, pimentée par l’agressivité des journalistes les plus VIP du Festival - peu habitués à être refoulés d’une salle, leurs réactions du coup étaient stupéfiantes et nous ont fait beaucoup rire - je me retrouve devant Catherine Deneuve, qui apparaît soudainement sur une plage, s’arrête pour discuter avec Roman Polanski qui déjeune à ma droite. Je ne l’avais jamais rencontrée, c’est sa voix, très reconnaissable, qui attire mon attention, je lève les yeux et je l’aperçois, discrète, imposante, se fondant dans la foule de la terrasse.
Elle est venue présenter le film de Gaël Morel,
Après lui, que nous avons vu ce matin. Deux ados se préparent pour une fête en se frottant comme des chiens fous, sous le regard de la mère de l’un d’eux qui les aide à se maquiller. Et puis, dès la séquence suivante, un stupide accident de voiture fait basculer cette vision idyllique dans le cauchemar. Le travail de deuil est une figure classique du cinéma qui se trouve d’ailleurs au cœur d’un autre film présenté au Festival de Cannes,
Les chansons d’amour. Ces deux variations sur le même thème ont d’ailleurs un seul et même scénariste : Christophe Honoré. Mais alors que celui-ci a choisi pour le traiter les atours de la comédie musicale branchi-brancha, Gaël Morel opte pour la tragédie grecque avec Catherine Deneuve dans le rôle de la mère inconsolable qui refuse d’admettre la disparition de son fils et qui se mure dans son chagrin comme une reine morte. Ici se trouve d’ailleurs la limite de ce film démonstratif qui mise tout sur son actrice principale, quitte à sacrifier ses autres protagonistes.
Après lui… le déluge, serait-on tenté de s’écrier au spectacle de cette jeunesse floue dont Gaël Morel esquisse les contours sans se préoccuper outre mesure de lui donner chair.
Mollement réalisé, et assez mal interprété,
Après lui illustre une certaine tendance de ce cinéma français coupé de la société qui s’égare trop volontiers dans des chemins de traverse qui ne sont en fait que des voies sans issue. Comme écrasé par ses références, et en premier lieu son admiration pour André Téchiné, dont il fut l’interprète dans
Les roseaux sauvages, Gaël Morel semble considérer que la direction d’acteurs se résume au casting. Du coup, quand la mère reporte l’amour qu’elle portait à son fils sur le meilleur (petit) ami du disparu, celui-ci a si peu d’épaisseur qu’on a quelque mal à s’attacher à lui. Son interprète, Thomas Dumerchez, aurait sans doute eu besoin d’être guidé. Il ne l’est pas et le film s’en ressent cruellement. Hormis une scène finale solaire au Portugal, où Morel ne prête une fois de plus attention qu’à Deneuve, cette vaine déambulation ne mène nulle part. Seuls les fans de la grande Catherine seront comblés.
Elle est rejointe quelques minutes plus tard par une Anouk Aimée lumineuse, impériale. C’est ensuite Guillaume Canet accompagné de son co-scénariste Philippe Lefebvre qui traverse songeusement le restaurant, va s’asseoir près de la plage. Je les rejoins très vite en fait car je dois faire une interview de Gilles Lelouche pour la sortie DVD de
Ne le dis à personne. Intéressant, vif, il répond avec enthousiasme à toutes mes questions et face à lui je comprends l’engouement récent pour cet acteur talentueux, sachant se glisser avec aisance dans la peau de personnages très différents les uns des autres, passant avec dextérité de
Ma vie en l’air à
On va s’aimer pour se glisser dans la peau du Bruno, gangster émouvant dans le dernier film de Guillaume Canet. Séduite par sa franchise, sa vision du métier, je me laisse porter par son discours, et le quitte à regret pour aller découvrir le film de Raphaël Nadjari,
Tehilim.
Jérusalem, aujourd’hui, suite à un accident de voiture avec ses deux fils, un père de famille disparaît mystérieusement alors qu’il a envoyé son fils chercher la police. Les recherches pour le retrouver commencent mais ne mènent malheureusement à rien. Chacun tente alors à sa façon de faire face à cette cruelle et surtout inacceptable réalité, plus difficile à assumer que la mort car elle confronte à l’incompréhensible, le vide total. On ne peut faire son deuil, avancer et la situation devient vite oppressante, insupportable. Elle l’est pour une mère qui souffre silencieusement, pour ses deux enfants qui ne comprennent pas, n’acceptent pas et tentent d’affronter la situation en restant, à leur manière, proches de leur père, pour les autres membres de la famille qui s’enferment dans leurs convictions religieuse pour surmonter leur propre douleur. C’est, au travers d’une certaine forme d’enfermement culturel, cette confrontation dans la souffrance sur laquelle se repose Raphaël Nadjari. Il la filme avec pudeur, mais malheureusement, ne creuse pas son sujet, reste en surface, se disperse et ne dissèque pas assez les blessures de ses personnages. Du coup, le temps finit par nous sembler long.

Un film par lequel je ne me sens pas happée, comme j’ai pu l’être le matin même par celui de Kim Ki-Duk, tout aussi éclatant que bouleversant, sur lequel je ne m’attarderai pas, mon analyse rejoignant ici celle de Romain. C’est incroyable comme nous sommes souvent sur la même longueur d’ondes cette année. Le temps des petites guerres cinéphiliques serait-il révolu ? Il va falloir que cette entente finisse par cesser, la contradiction amène toujours une certaine émulation. J’ai été touchée par le sujet, l’originalité avec laquelle il dissèque cette solitude qui ronge cette femme se tournant vers un condamné à mort, essayant d’éclairer par petites touches totalement psychédéliques ces dernières heures. L’actrice est renversante, son regard nous transperce, on y lit chacune de ses émotions, elle pourrait recevoir le prix d’interprétation féminine, Javier Bardem s’imposant pour le moment pour celui d’interprétation masculine.
La journée s’achève sur un film qui nous secoue terriblement, celui de l’Autrichien Ulrich Seidl. Une jeune femme, infirmière en Ukraine, souffrant de la terrible misère de sa vie, ne pouvant plus subvenir aux besoins de son fils. Un jeune homme fougueux, agent de sécurité en Autriche, se retrouvant au chômage après avoir été sauvagement agressé par une bande de voyous. Olga s’enfuit, se rend en Autriche pour y trouver du travail, elle y devient femme de ménage dans une maison de retraite froide et sordide. Paul s’embarque avec son beau-père dans un périple qui le conduit directement en Ukraine, il s’y retrouve confronté, comme Olga, à la prostitution dans tout ce qu’elle a de sinistre, à la détresse humaine. Deux destins, deux êtres blessés dont les trajectoires se croisent, deux trajectoires ayant pour fond un décor d’une terrible froideur, violent, lugubre, filmé avec une extrême précision, proche du documentaire, ce qui rend son propos encore plus déroutant, plus dérangeant, tant il est proche d’une réalité insoutenable.

Une réalité tout autre nous saisit lorsque nous descendons les marches bleues qui permettent d’accéder à l’un des amphithéâtres du Festival, celui d’Un certain regard, celle des cris de la foule, sur la croisette. Au pied de marches rouges, c’est tout simplement l’effusion, Angelina Jolie et Brad Pitt s’apprêtent à monter les marches pour les film de Michael Winterbottom,
A Mighty Heart. Quelles suffocantes confrontations, celle d’une réalité oppressante qui vient se heurter à la féerie d’un monde aux contours dorés et superficiels. Angelina Jolie s’est ici fondue dans la personnalité de Mariane Pearl, journaliste dépêchée au Paskitan avec son époux, dont la vie bascula violemment le 23 janvier 2002 lorsque de dernier fut enlevé par un groupe de terroristes à Karachi. Il s’ensuit plusieurs jours d’enquêtes, de recherches, d’arrestations, de tâtonnements, d’espoirs, avant qu’ils ne reçoivent une vidéo les mettant directement face à l’exécution sanguinaire de Daniel Pearl. Sa foi en son métier qu’elle partageait avec son mari, la naissance de son enfant, ont permis à Marianne Pearl de poursuivre son chemin, de s’accrocher. Afin de se rapprocher de lui, de le retrouver d’une certaine façon, afin que son fils s’unisse à se père qu’il ne connaîtra jamais, elle a écrit un livre,
Un cœur invaincu.
Angelina Jolie a su se laisser porter par la retenue, la force, l’humanité de cette femme et aborde ici un tout autre registre que ceux plus toniques, plus sulfureux que nous lui connaissions. Elle y est vibrante. La mise en scène de Winterbottom manque, en revanche, quelque peu de rigueur et on a, sur certains plans, l’impression de s’enfoncer dans une sorte de mauvais film tourné pour la télévision, ce qui est assez étonnant. Il réussit néanmoins a faire ressortir le climat d’urgence, l’angoisse qui pèse sur chacun des protagonistes durant ces quelques jours d’attente et les comédiens qui entourent Angelina Jolie sont tous convaincants. Une journée qui s’achève sur le sourire radieux d’Angelina et celui plus discret, plus timide de Mariane Pearl tenant la main de son fils. Nous nous retrouvons dès demain matin pour une plus longue chronique autour du film de Gus Van Sant,
Paranoid Park, particulièrement puissant, que nous venons de découvrir.