Non, le cinéma Autrichien ne se résume pas à Michael Haneke. Depuis plus de vingt ans, Ulrich Seidl construit des documentaires à la lisière de la fiction (et inversement) qui ausculte avec une caméra scalpel l'horreur du monde. Célébré au dernier festival de La Rochelle à travers un hommage exhaustif, le cinéaste, récemment en compétition à Cannes avec l'impressionnant
Import/Export, est passé à la question en maniant le doute et l'ambiguïté.
Comme dans ses films.
Dog days Import/Export tape moins sur les Autrichiens que votre précédent Dog Days. Vous l’avez réalisé par rapport à cette réaction? Dog Days est mon film qui a eu le plus de succès en Autriche avec un accueil remarquable que ce soit au niveau de la presse et du public. Plus important que n’importe quel autre de mes films… Le fait que j’ai reçu un prix au festival de Venise a certainement contribué à sa popularité. Les Autrichiens sont des grands sportifs. C’est comme dans le sport : quand on remporte un prix de mains étrangères, c’est vraiment bien. Dans mes souvenirs, c’est même le film autrichien qui a eu le plus de spectateurs en Autriche. Pour moi, cette expérience a constitué un tournant parce que jusque là, ce n’était pas évident de moi de réaliser un film. Avec
Import/Export, je voulais sortir de ce contexte autrichien sans doute pour fuir la popularité, mais je l’ai dit et je le répète encore:
Dog Days reste pour moi un film emblématique pour tout le monde occidental. Les gens qui vivent dans des maisons semblant avoir été achetées dans des catalogues existent partout dans le monde.
Faut-il y voir de la misanthropie ?Naturellement, non.
Dans ce cas-là, où est l’espoir dans votre cinéma et plus précisément dans Import/Export ?Les deux personnages principaux de
Import/Export cherchent à vivre quelque chose et à évoluer par rapport à leur statut. C’est ici que se trouve l’espoir. Ils ne vont peut-être pas obtenir à la fin du film ce qu’ils cherchaient. Mais de mon point de vue, je garde bon espoir en me disant qu’ils vont continuer à chercher.
Dog days Ce qui est paradoxal, c’est qu’ils n’ont aucune possibilité de s’élever socialement. Comme si vous leur donniez toujours des embûches supplémentaires. Il faut vous dire que la plupart des spectateurs ne le considèrent pas ainsi. Le film doit pouvoir exister indépendamment de ce que je dis. Beaucoup de gens me remercient pour ce film justement parce que cela leur permet de voir plus clair dans leur existence. Hier, lors d'une discussion au festival de La Rochelle, des spectateurs m’ont remercié parce qu’ils ont eu la sensation de voir ce qu’ils vivaient d’un autre point de vue.
Sans doute parce que vos films parlent de l’humiliation de la vie.Notamment. Il y a beaucoup de niveaux de lecture dans
Import/Export et on ne peut pas le réduire à une seule d’entre elles. Certainement, je montre que les gens sont humiliés au quotidien. Mais j’ajoute toujours un contrepoint en me focalisant sur des personnages qui refusent cette humiliation. Le personnage féminin est très fier malgré tout ce qu’il peut faire. Rien ne peut le briser. Ils sont forts dans ce combat de l’autre.
Dog days Ca vous intéresse de traiter les fictions sur le mode du documentaire et les documentaires comme des fictions et de montrer l’ambiguïté qui circule au-delà des images ? Si vous avez ressenti ça en regardant ces films alors c’est formidable parce que c’est exactement ce que je cherche à créer depuis mes débuts.
Oui mais pourquoi ?On ne peut pas faire rentrer des gens ou des événements dans des cases et des catégories précises. Dans tous mes films, je cherche à ce que le spectateur doute de la véracité des documentaires et s’inquiète des images dans mes fictions.
Le cinéma, c’est donc la vie ?Oui. J’ai toujours considéré un film comme un voyage que je fais avec des gens.
La cruauté peut faire rire les spectateurs. Comment le ressentez-vous?En ce qui concerne
Le Bal par exemple, je n’ai fait que filmer les gens tels qu’ils étaient. Je n’ai rien ajouté ni proposé d’habiller telle ou telle personne pour qu’il paraisse risible. Aujourd’hui encore, ils s’habillent comme ça. Ces traditions peuvent paraître absurdes et en ce sens, elles peuvent faire rire le spectateur.
Dog days Récemment, vous avez alterné fictions (Dog Days, Import/Export) et documentaires (Jésus, tu sais). Est-ce un choix volontaire ?Je pourrais passer ma vie en ne réalisant que des documentaires. J’aimerais beaucoup réaliser un film sur ce que j’ai fait dans Import/export en poussant le bouchon encore plus loin. En même temps, je ne veux pas trop m’avancer vu que le premier film que j’ai fait après
Dog Days était un documentaire. Mais je pense que j’ai une plus grande liberté en réalisant des fictions.
Lors de la projection d'Import/Export au festival de La Rochelle, vous êtes restés la première demi-heure dans la salle. En sortant, vous sembliez presque déçu que personne n’ait réagi à la dureté des scènes. Vous trouvez ça normal ?Non, ce n’est pas normal. Mais on ne peut pas déceler les réactions des spectateurs dans une salle. Tout dépend des gens qui y sont réunis. Parfois né un malaise qui se propage. Voir des films au cinéma constitue une expérience unique. J’ai remarqué pour avoir un rire assez fort que lorsque quelqu’un se met à rire pendant un film, les autres spectateurs ont tendance à prendre le pli et à rire eux aussi. Au départ, ils n’osent pas. D’autres ne supportent pas qu’on rie.
Ulrich SeidlCertains peuvent considérer la scène du strip-tease dans Dog Days comme comique par exemple.Non, vous vous trompez. Certains me disent même que c’est la scène la plus touchante du film. Après, je conçois qu’on puisse la trouver drôle. Ce qui peut provoquer le rire, c’est que la femme ne correspond pas aux canons de beauté. Mais il faut se souvenir que dans l’esprit de l’homme âgé, il s'agit d'un fantasme érotique. Elle porte aussi les vêtements de l’épouse défunte. De nos jours, on voit trop souvent l’image d’une sexualité sans désir que les gens ne semblent plus habitués à ce genre de fantasmes.
Propos recueillis par Romain Le Vern