L'HISTOIRE : Lionel est conducteur de RER. Il élève seul sa fille, Joséphine, depuis qu'elle est toute petite. Aujourd'hui, c'est une jeune femme. Ils vivent côte à côte une existence paisible en apparence qui exclut un peu les autres. Pour Lionel, seule compte sa fille, et pour Joséphine, son père. Peu à peu, Lionel réalise que le temps a passé, même pour eux. L'heure de se quitter est peut-être venue...
Les voyages immobiles de Claire Denis
Claire Denis aime les transes impressionnistes, les postures inquiètes, les corps sublimés, les mots sur lesquels on achoppe. On retrouve évidemment un peu de tout ça dans 35 Rhums, son nouveau long-métrage, à la fois trip-hop et coloré, sombre et chaleureux. Au centre du récit, un père, modeste conducteur de RER, et sa fille qui vivent comme un vieux couple et n’arrivent pas à se séparer; un jeune homme qui ne veut pas quitter son appartement; une femme taxi qui traîne son blues en clopant au balcon; un jeune retraité qui n’arrive pas à reprendre une activité normale… A l’heure des bouleversements, plus personne ne sait qui il est, où il en est, ni où il va. Et les gens boivent, sans y prendre plaisir, "pour ne pas se dire qu’il faudrait en finir".
Dans la lignée de J'ai pas sommeil – sans le tueur en série mais avec le même désir chez des hommes et des femmes isolés de se réchauffer pour affronter l’immense capharnaüm d’une ville –, 35 Rhums permet à Claire Denis de traiter du "lien défait" qui parcourt tous ses films avec un penchant pour la poésie urbaine (des trajets en RER bercés par la sublime musique des Tindersticks). Inspirée par l’intensité de la relation unissant son grand-père et sa mère, elle a écrit entre deux voyages cette œuvre polyphonique et très intime sur la peur de faire face aux "choses de la vie". La présence d’Alex Descas, son acteur fétiche avec qui elle a tourné à huit reprises, dans le rôle principal suffit à dire à quel point ce dont elle nous parle la touche personnellement.
On a beau connaître comment Claire Denis fonctionne avec sa distance mi-fascinée mi-familière; elle ramène toujours de beaux fragments mélancoliques qui nous touchent. Sans que l’on sache pourquoi. Ce qui reste beau dans son cinéma, c’est l’amour qu’elle porte à ses personnages en respectant leurs silences et leurs secrets, sans juger. La manière qu’elle a, bien à elle, de les accompagner, de les suivre, de les soutenir lorsqu’ils sont effrayés par des choses de rien (le simple fait de se dire que rien ne dure éternellement). Le film raconte cet espace-temps inerte où se jouent tous les possibles entre l’épuisement de la vie et sa renaissance. Le cœur névralgique du récit a lieu dans un bar/restaurant où il faut refaire le monde, la nuit, après une averse et un concert manqué, où les désirs se réveillent, où les danses ressemblent à des étreintes sensuelles. Avant le cruel réveil du lendemain de cuite, avec les yeux noyés comme des mutants sous hypnose.
Les personnages rêvent d’exil, veulent découvrir d’autres poisons dans d’autres villes et en finir de ces voyages immobiles. Face à la pression anonyme des éléments, leurs gestes fonctionnels (manger, boire) ressemblent à des pauses hédonistes. Ici, plus qu’ailleurs, les regards et le toucher prennent une place prépondérante au détriment de dialogues volontairement elliptiques et délestés de tout psychologisme. Claire Denis déroule son intrigue en rendant palpable le désespoir poisseux, le désenchantement nu, comme une gueule de bois sans cesse renouvelée (d’où le beau choix du titre).
Dans 35 Rhums, Claire Denis raconte les voyages immobiles de mutants sous hypnose, obsédés par l'exil, prisonniers des rails de train. C'est sans doute l'un de ses films les plus personnels. ...