Gros succès au box-office US pour un budget modeste,
40 ans, Toujours Puceau était présenté en avant-première en France au 31e Festival du Film Américain de Deauville. Au milieu d'une sélection de qualité mais portant la plupart du temps sur des sujets assez sombres, cette comédie de Judd Apatow promettait un bon moment de détente, l'occasion de rire un bon coup en laissant son cerveau à l'entrée. Malheureusement, le film déçoit par sa vulgarité balourde et la portée réactionnaire de son message. Autant de "qualités" qui méritent quand même qu'on s'y arrête...
40 ANS, TOUJOURS PUCEAUUn film de Judd Apatow
Avec Steve Carell, Catherine Keener, Paul Rudd, Romany Malco, Seth Rogen, Elizabeth Banks
Année : 2005
Durée : 1h37
Sortie : 9 novembre 2005Le lundi matin, lorsque ses collègues décrivent avec force détails leurs exploits libidineux du week-end, Andy Stitzer, 40 ans, se sent bien penaud car il est encore puceau. Partagés entre hilarité, incrédulité et consternation, ses amis David, Jay et Cal décident de prendre en main sa tardive initiation : de gré ou de force, Andy va devoir franchir le Rubicon...
Sur le papier, l'idée semblait plutôt rigolote et sympathique et les premières scènes tiennent plutôt leurs promesses, tirant sans mal quelques sourires. Le film met en scène un quarantenaire toujours vierge dans un monde où le sexe est pourtant omniprésent, ne serait-ce que dans les conversations, dans les publicités, etc. On pouvait s'attendre à une comédie satirique sur le décalage entre les besoins d'étalage sexuel des uns et l'abstinence totale des autres. Le portrait du personnage d'Andy (Steve Carell) est bien entendu caricatural, puisque celui-ci se réfugie à outrance dans des activités telles que collectionner les figurines de ses personnages préférés – et à ce titre le travail de la décoratrice de plateau K. C. Fox, qui s'est rendue à toutes les conventions de comics pour dénicher des pièces rares, est stupéfiant. Personnage caricatural oui, mais personnage attendrissant. Andy est un garçon honnête, sympathique, qui respecte son prochain et entre autres les femmes. Il s'oppose ainsi en tout point à ses collègues, de gros machos qui vont tenter de le décoincer en revoyant son look et en lui donnant des "conseils" d'hommes avertis.

La première partie est ainsi consacrée à des situations comiques provoquées par les efforts déployés par David (Paul Rudd), Jay (Romany Malco) et Cal (Seth Rogen, co-producteur du film), les fameux collègues, pour le pousser dans les bras d'une femme… ou plutôt d'une "salope" (ou "chaudasse", une variante du lexique). Car c'est bel et bien la manière dont les femmes, ou du moins celles qui passent à l'action, se définissent à leurs yeux. Or si ce type de qualificatif passe une ou deux fois, il s'avère au bout d'un moment assez lassant, pour ne pas dire exaspérant. Outre leur manière de parler de la gent féminine, les joyeux lurons tentent aussi d'initier Andy à des pratiques telles que profiter d'une "salope bourrée" pour se faire la main… Pourquoi pas la pilule du viol, tant qu'on y est? Bien entendu, nous sommes censé(e)s comprendre à quel point ces propos misogynes à la limite du supportable cachent en réalité une grande vulnérabilité due à une peur des femmes, une peur supposée excuser qu'ils profitent d'elles lorsqu'elles n'ont pas tous leurs esprits...
40 ans, Toujours Puceau va cependant un peu plus loin en s'évertuant pendant la seconde partie à nous montrer que ces hommes sont des pauvres types (on ne s'en doutait pas une seconde) et que, contrairement aux apparences, Andy est en fait le plus "normal" du groupe. C'est là qu'intervient le personnage de Trish (Catherine Keener). Car Andy est en réalité à la recherche de l'Amour Vrai, de l'âme sœur.
40 ans, Toujours Puceau passe alors du genre de la comédie sexuelle peu subtile à celui de la comédie romantique (supposée subtile). Les relations qui se tissent progressivement entre Andy et Trish sont évidemment platoniques, ce qui après tout semble tout à fait réaliste compte tenu de la situation du Monsieur et des peurs qu'il a de toute évidence développées. Mais au lieu d'apporter (enfin) un intérêt, leur relation s'avère malheureusement vite ennuyeuse. Pourtant, les deux talentueux comédiens trouvent sans mal le ton juste : Steve Carell se révèle aussi bon dans le registre romantique que comique et Catherine Keener (vue dans
Dans la Peau de John Malkovich) interprète son rôle avec classe. Mais la qualité de leur interprétation n'y change rien puisqu'en plus d'être finalement assez niaise, leur histoire tourne rapidement à vide et les péripéties sont plus que prévisibles.

Il faut ajouter à cet ennui la tournure inattendue (ou presque) que prend cette histoire dont le ton vire rapidement au moralisateur. Comme nous l'avions compris, le sexe, c'est pas si indispensable que ça, et Madame souhaite aussi attendre au moins une vingtaine de rendez-vous avant de s'y mettre. Nous nous rappelons alors que notre grand benêt, en plus d'être puceau, ne s'est jamais fait le moindre petit plaisir par lui-même. Et quelle n'est alors pas sa stupéfaction lorsque qu'il s'aperçoit qu'une autre charmante jeune femme qui le drague et avec laquelle il ne refuserait pas de s'entraîner se livre à ce genre de pratique infâme. Cette pratique justifie largement que tous ses collègues la qualifient de "perverse" – même s'ils en font autant devant leurs pornos. Cette pratique est aussi très certainement condamnée par l'Eglise, le lieu où Trish souhaiterait voir plus souvent sa fille au lieu d'entendre celle-ci lui demander la pilule contraceptive...

Le moins que l'on puisse dire est que
40 ans, Toujours Puceau parvient avec succès à coupler les considérations misogynes dans leur forme la plus vulgaire avec la morale réactionnaire pro abstinence la plus écoeurante. Mais ces deux mentalités sont-elles si étrangères? Pas vraiment, et en ce sens,
40 ans, Toujours Puceau aura mis le doigt sur une réalité de notre société moderne, à savoir le vrai visage rétrograde de ceux qui ressentent constamment le besoin d'insulter la gent féminine.
Pour couronner le tout, le film se caractérise par une réalisation mal maîtrisée et une photographie aseptisée. Ce dernier aspect ne pourra que surprendre de la part de Jack Green, directeur de la photographie connu pour ses belles collaborations avec Clint Eastwood (notamment dans
Impitoyable et
Sur la Route de Madison). On retiendra cependant les prestations de Steve Carell et Catherine Keener, qui rehaussent l'ensemble grâce à leur talent, le personnage amusant de la patronne, ainsi que quelques scènes mémorables comme la douloureuse épilation d'Andy… Mais cela ne suffit pas à sauver un film affligeant qu'on préfère de toute évidence oublier.