La rentrée 2007 s'annonce haute en couleurs pour Sidney Lumet, l'un des plus réalisateurs encore en vie. Ayant mis en scène entres autres : Brando, Fonda, Pacino, Hepburn, Stone, Burton, Rampling Signoret, Steiger… il nous revient avec trois actualités éminentes. Non contant de recevoir les honneurs d'une rétrospective de l'intégrale de la quarantaine de films qu'il a réalisés, tous projetés à la cinémathèque Française, (qui plus est en sa présence avec en prime un cours de mise en scène gratuite en entrée libre), le cinéaste bénéficie en plus de la sortie sur grand écran de l'inédit
The Offence (une véritable découverte d'un polar âpre et claustrophobique avec un Sean Connery bluffant dans l'un de ses meilleurs rôles), et cerise sur le gâteau le dernier née du maitre qui débarque intitulé (
Before the Devil Knows You're Dead) traduit en France par
7H58 ce samedi là.
7H58 CE SAMEDI LAUn film de Sidney Lumet
Avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Albert Finney
Durée : 1H55
Date de sortie : 26 septembre 2007Sidney Lumet, avec l'âge, amenuise quelque peu sa grandeur d'antan, mais il reste néanmoins un des grands maîtres à avoir marqué au fer rouge deux décennies entières avec les années 60 et 70. Sa filmographie non exhaustive à elle seule est l'un des plus beaux témoignages d'un artisan émérite du 7ème art. Il a mérité ses galons de maître avec entre autres
12 hommes en colère, Serpico, Le crime de l'orient express, Network, Le prince de new York, Les coulisses du pouvoir, un après midi de chien. Un réalisateur qui demeure fidèle à son univers même s'il reste mineure à l'aune de sa carrière depuis le milieu des années 90. Tout comme dans son précédant film
Jugez-moi coupable, son nouveau né est emprunt en apparence d'un esprit
old school à tous les niveaux. De prime abord
7H58 semble être un métrage totalement dépourvu de l'esbroufe visuelle dont sont pourtant si friands les réalisateurs de la nouvelle génération, les critiques et bien sûr le public. Chaque morceau de flash-back qui construit l'ensemble de la trame narrative lui permet d'approfondir les travers tour à tour des différents protagonistes qui interviennent dans son intrigue.
Un subtile moyen de mettre en scène son savant scénario à la dramaturgie grandiloquente. En chantre d'un style mélodramatique empreint de thriller acerbe et rugueux, Lumet forge la profondeur de l'âme humaine au déplaisir de certains qui s'y reconnaîtront. Pâle reflet d'une humanité déliquescente qui ne pense qu'à ses besoins matériels et personnels sans se soucier des conséquences que peuvent avoir ses actes. Lumet avant tout, comme tout bon professionnel du métier, cherche à pauser son univers et ses personnages. Il fait définitivement parti de ces réalisateurs qui filment véritablement les personnages de son histoire. Le visage de chacun d'eux devient un paysage traversé par le prisme de l'émotion. Exploitant un de ses thèmes récurant que représente celui de la déshumanisation des rapports humains, il place l'individu et ses principes face à la pression quotidienne sociale, financière et amoureuse.

Le casting y est pour beaucoup afin d'asseoir l'immersion du film. Force est de reconnaître que la direction d'acteur reste époustouflante et ce sur chacun des différents intervenants.
Fort de son oscar et du Golden globes en 2006 du meilleur acteur avec
Truman Capote, la présence de Philip Seymour Hoffman contribue beaucoup à la véracité du jeu d'acteur. Sans dévoiler les tenants et aboutissants du film, le personnage de Dany qu'il interprète est un rôle majeur à l'origine du mal qui va être prédicateur du titre français
7H 58, ce samedi là.
Lumet a su avec la maestria exploiter tout son talent, en arrivant à cerner toute la rudesse et la fragilité qui règne en lui. Son personnage d'homme fort rude s'avère traversé par des failles dont le traumatisme remonte loin dans le passé, et qui malgré tout, continue à animer un parasitisme présent au fond de lui de manière sous-jacente, prêt à surgir lorsqu'il est acculé au point de non retour. Une aliénation viscérale qui le confine aux limbes de son être.
Pour lui donner la réplique, Lumet a pris dans le rôle du frère un protagoniste un tantinet immature en la personne de Ethan Hawke véritablement méconnaissable tant il transcende son jeu. On croirait voir Benito Del Toro. Il arrive avec une incroyable véracité à rendre son personnage d'ex-père de famille raté criblé de dettes, un incapable fini au grand cœur. Un jeu d'acteur qui mérite largement la réciprocité avec Hoffman tant il arrive à transcender son personnage pour procurer de sincères moments d'émotion pure et rarement atteint dans sa récente filmographie hormis
Le cercle des Poètes disparus. L'évolution de leur rapport tient à elle seule pour une grande part du mélange de connivence et paradoxalement de tension du film.
Contrairement au ratage de la mise en scène de son précédant métrage
Jugez-moi Coupable bien trop plate, un véritable succès critique, mais un bide total en salle, Lumet a voulu mettre les pendules à l'heure en montrant si besoin est qu'il avait encore des cartouches dans le chargeur de sa caméra. On retrouve la splendeur d'un découpage fin, voire virtuose par moments, couplé par un habile montage de la structure globale du film en flash back. L'originalité du métrage repose sur un agencement globale qui éclate le récit façon puzzle, permettant de déveloper des thèmes de prédilection inhérents à la filmographie de Lumet. Cette composition permet de rendre compte de l'engrenage inéluctable d'une désurbanisation généralisée des rapports humains, ainsi que la place de l'homme et de ces principes moraux face à la pression sociale, pécuniaire et sexuelle. Un brassage large, qui s'insinue en profondeur et émerge avec une rare intensité des confrontations inéluctables des films qui opposent les différents intervenants.

Virtuose des dialogues, Lumet est loin d'en faire trop : il laisse la part de ténèbre en chaque personnage en prises avec le tourbillon qu'ils ont remué avec avidité et amoralité. Lumet n'en finit pas d'étonner avec son excellent dernier métrage. Loin d'être un chef d'œuvre, le professionnalisme devant et derrière la caméra couplée à une maîtrise visuelle hors pair soutenue par une honnêteté rare, forcent le respect pour l'un des derniers grands cadors du 7ème art. Il se permet certains plaisirs de pure mise en scène qui peuvent paraître too much aux yeux de certains, mais pourtant tellement risqués dans le paysage cinématographique consumériste et formaté, que pareil métrage demeure une véritable bouffée d'oxygène dans le paradigme cinématographique atrophiée qu'est celui qui inonde les écrans de part le monde !
Gwenael Tison