Polar rugueux teinté d’humour sang-pour-sang noir,
A Bittersweet Life, de Kim Jee-Woon, réalisateur des
Deux sœurs, possède des morceaux de bravoure orchestrés avec maestria. Présenté dans de nombreux festivals (de Cannes à Deauville), ce film plaide pour le plaisir immédiat et fonctionne à répétition.
Explosif.
A BITTERSWEET LIFE (Dal kom han in-saeng)
Réalisé par Kim Jee-Woon Avec Lee Byung-Hun, Shin Min-a, Kim Young-Cheol…
Durée : 1h 58
Sortie : 10 mai 2006Sunwoo est un bad boy qui se contente de surveiller la vie des autres sans vivre la sienne, jusqu’au jour où un chef de gang suspecte sa petite amie Hee Su d'avoir une liaison avec un autre homme. Sun Woo est son bras droit. Il lui demande de suivre Hee Su et de l'éliminer s'il la surprend en galante compagnie. Problème : la demoiselle provoque en lui un tohu-bohu inexplicable. On le liquide. Il renaît de terre et se venge sans chichis. Fallait pas l’énerver.
Il y a quelque chose d’instinctivement séduisant dans ce film dévastateur et chaotique. Sa réussite est principalement redevable à Kim Jee-Woon qui est avant tout un petit malin. Un constat saute aux yeux pour peu que l’on connaisse son boulot :
A bittersweet life pourrait par son rythme effréné s’imposer comme l’antithèse radicale des
Deux sœurs, son opus précédent, qui a été présenté comme un
Ringu-like alors qu’il ne s’agissait que d’un drame humain schizoïde proche de
L’autre de Robert Mulligan, avec ses personnages aux multiples personnalités, sa belle-mère méchante et ses squelettes dans le placard. En épurant une intrigue fluide et simple de ses zigzags fictionnels, Kim Jee-Woon, remarqué avec
The foul King, comédie sympathique sur l’univers du catch, et surtout son
Quiet Family dont Takashi Miike a d’ores et déjà réalisé le remake, démontre une virtuosité formelle assurée même si paradoxalement on se surprend à regretter que l’histoire manque de complexité, essentiellement au niveau de la caractérisation des personnages. Ce n’est qu’un écueil accessoire dans une œuvre diablement efficace qui mitonne des scènes de bastons à la fois lisibles, élégantes, tarabiscotées et surprenantes. Parfois, elle se détache de sa structure narrative pour offrir des effluves délirants à l’instar de cet interlude drolatique avec le trafiquant d’armes. Le film brosse le portrait d’un homme de main aussi rugueux que vulnérable qui succombe aux cruelles lois du désir en surveillant la maîtresse de son boss.
Avec son cortège d’ambivalences et de manipulation,
Bittersweet Life tend à montrer que le personnage possède certes des facultés à filer des coups de tatanes mais n’en trimballe pas moins un cortège de frustrations et de névroses intérieures. Le schéma est plus complexe : son boss exploite sa fragile nervosité qui peut avoir des effets néfastes si elle est exploitée à mauvais escient. Il découvre l’amour et le subterfuge qui l’entourent. On essaye de le liquider, il revient, il n’est pas content. Si pendant toute la première partie, le personnage se contente de vivre par procuration, il renaît par la suite de la manière la plus littérale des enfers, façon
Evil Dead et ainsi l’intrigue se mue en
vigilante et en question de survie. Les parenthèses quasi-idylliques entre le tueur et la femme du patron (des sourires, des gestes) soupçonnée de liaisons adultérines sont filmées avec sensualité mais ne délivrent aucune surprise.
Hâtivement présenté comme le nouveau
Old Boy parce qu’il relate lui aussi une histoire de vengeance sanguinolente sur fond de musique classique, le film se charge plus d’en foutre plein les mirettes que de plonger dans les méandres d’une histoire génialement invraisemblable. Comme pour
Deux sœurs avec lequel il entretient des correspondances lointaines pour ne pas dire nulles, le cinéaste sud-coréen, sans être opportuniste ou imposteur, recycle des idées vues ailleurs sans affirmer une réelle personnalité à travers sa mise en image. On était déjà confronté au même problème avec son segment dans les
Trois histoires de l’au-delà avec ses références fantômes qui hantaient la narration de façon un peu ostentatoire (
Ringu,
Carnival of Souls,
Blue Velvet...). Après s’être pris pour David Lynch et Hideo Nakata, il se prend désormais pour un hybride de Quentin Tarantino et John Woo ; et c’est dans ce registre qu’il se révèle le plus convaincant.
Comme le réalisateur de
Reservoir Dogs, il a pour habitude d’isoler les éléments qui le séduisent dans les autres films pour les associer et édifier un objet filmique sur des fondations sciemment branlantes. C’est ce qui fait la limite de
Bittersweet Life mais il sait être très violent et sec en même temps qu’il charrie la désinvolture et un humour en fonctionnant constamment au second degré. Toute la force du film tient dans son personnage principal, flux de contradictions, incarné par Lee Byung-Hun, repéré dans
JSA et plus récemment le segment
Coupez de Park Chan-Wook. Il possède un charisme adéquat pour le rôle.
La mise en scène, inspirée, et la photo, classieuse, transcendent par leur simple force des gunfights très réussis qui dans d’autres mains auraient certainement tournés au carnage épileptique. Par exemple, la course-poursuite dans l’usine est représentative de la force et la fureur de l’objet. Si certes le cinéaste cède à quelques facilités et souffre par intermittences d'un léger manque de substance, il n’en reste pas moins que son film confirme la multipolarité d’un artiste qui cherche à fureter dans différents genres (comédie noire, psychodrame horrifique, polar déjanté). Un peu comme un adolescent qui cherche son identité. Il faudra attendre une nouvelle expertise – plus personnelle et viscérale – pour célébrer son talent mais il est sur la bonne voie.