A film extrême, réaction extrême. Alexandre Bustillo et Julien Maury ont cherché le sensationnel, le crapoteux, le trash en réalisant un film qui ne s’embarrasse d’aucun compromis. De ce point de vue, c’est réussi: ils devraient certainement voir
A l’intérieur taxé d’une généreuse interdiction aux mineurs, au même titre que le récent
Saw 3 qui en comparaison passerait presque pour une mauvaise blague voire de la pure gnognote. Vous êtes prévenus. Nourris d’influences hétéroclites, ces deux jeunes auteurs aiment visiblement bousculer les codes et pousser à fond les manettes provocatrices. En fonction des sensibilités, ça passe ou ça casse. Mais on ne peut pas leur reprocher d’avoir fait les choses à moitié. C’est tout ce qu’on attendait: une livraison de barbaque dans un cinéma franco-français aseptisé. Qui en fout plein la gueule et fait du bien.
A L'INTERIEUR Un film de Julien Maury et Alexandre Bustillo
Avec Béatrice Dalle, Alysson Paradis, Nathalie Roussel
Durée :
Date de sortie : 13 juin 2007Ne pas croire aux vertus du copinage entre journalistes. Alexandre Bustillo, ancien de
Mad Movies, et son complice Julien Maury n’ont pas eu besoin de nous mettre un couteau sous la gorge pour se fendre d’une bonne critique dans nos colonnes. S’ils avaient raté leur coup d'essai, on l’aurait dit, en argumentant, l’âme en peine. Or, par chance et surtout par leur talent, c’est loin d’être le cas.
A l’intérieur se passe le soir du réveillon de Noël. Alors que la banlieue vit au rythme des émeutes, une photographe, enceinte jusqu’au cou et traumatisée par la mort de son mari dans un accident de voiture, est soudainement agressée par une femme en noir, obsédée par ce qui se trame à l’intérieur de la demoiselle. La bonne nouvelle de cette première fiction sang-pour-sang gore, c’est que les producteurs ont eu le bon goût de laisser les coudées franches aux réalisateurs, autorisant ainsi toutes les outrances stylistiques et narratives. Ils respectent trop le genre pour ne pas s’en être donné à cœur joie avec une connaissance réelle des codes, une envie perverse de les dégommer les uns après les autres et de respecter celui qui fantasmait depuis longtemps un film d’horreur français libre et radical. Leur démarche transpire une bienveillante générosité.
Pas étonnant d’ailleurs que Bustillo & Maury avouent sans tricher l’héritage de
Haute Tension, d’Alexandre Aja, qui leur a ouvert les portes et s’est par ailleurs formidablement exporté hors de nos contrées. En reprenant le monteur Baxter, ils ont voulu faire pire, en évitant le retournement de situation final à la fois couillu et décevant. Au prime abord, on pourrait penser que cette liberté est peut-être
too much pour le propre bien du film. Mais ce qui rassure fissa, c’est qu’ils ne manquent pas de style: ils maintiennent ici l’attention sans détours superflus pendant une heure vingt en suscitant des émotions viscérales à partir d’éléments révulsifs. Si le film présente des faiblesses, elles sont liées à la nature un peu frivole de ce genre d’exercice. Mais il procure un plaisir devenu si rare qu’on aurait tort de s’en priver. En partant d’un univers réaliste qui devient graduellement mental; en installant leur récit dans un contexte social (les émeutes en banlieue) qui devient pur prétexte pour amplifier le climat paranoïaque, Bustillo et Maury ont réalisé un vrai film d’horreur organique au parfum grotesque, plus écoeurant que potentiellement effrayant.
La première partie est consacrée à l’installation d’une atmosphère vaporeuse sur une cadence émolliente avec une prédatrice (Béatrice Dalle) tapie dans l’obscurité prête à sauter sur une proie (Alysson Paradis) sans que l’on sache réellement pourquoi. Pendant tout ce temps, l’élément perturbateur Dalle apparaît au second plan, musarde dans la maison, resplendit dans la nuit noire et instille la présence maquisarde du mal. Cette menace invisible, presque fantomatique, contamine le spectateur qui en vient à douter sur la santé mentale de son héroïne qui digère mal les effets post-traumatiques (l’accident de voiture du début où elle a perdu son mari) en même temps qu’elle doit faire face à une grossesse. Sans en avoir l’air, l’effet est durable et marquant.

L’utilisation d’une photo très précise (merci Laurent Barès) exploite à merveille le potentiel inquiétant du récit. Lorsqu’ils ont posé la situation et les personnages, les cinéastes foncent dans la fureur et la démence avec une accumulation presque vomitive de passages cruels, intenses et amoraux gonflés d’effets spéciaux et d’effluves sanguinolentes. Jusqu’à la conclusion, dégénérée. Sur cette ligne droite et a fortiori schématique, le film est rempli de petits plaisirs très coupables comme celui qui consiste à écrire des personnages féminins robustes moins vulnérables que les hommes. Que ce soit Dalle ou Paradis, elles sont filmées dans tous leurs états (tristes, tourmentées, défigurées) par deux mecs romantiques qui subliment leur beauté ensanglantée. Ça s’exprime jusque dans le choix du casting. Il suffit d’un cameo de Dominique Frot, actrice au physique étrange, remarquée dans les productions françaises des années 80 et vue notamment dans la morgue de l’insolent
J’aimerai pas crever un dimanche (Didier Le pêcheur, 98), pour saisir les ambitions.
Comme tout film de cinéphile qui se respecte, le résultat grouille naturellement de fantômes. On peut s’amuser à déceler les influences très variées, allant des autopsies si chères à Polanski de demoiselles fâchées avec l’existence qui dérivent progressivement vers la folie (
Répulsion et
Rosemary’s baby), à
Blow Up d’Antonioni pour l’obsession de la photo décortiquée; et surtout, le trop méconnu
Mort un dimanche de pluie, de Joël Santoni pour une foultitude de points communs (la vengeance, la demeure isolée, l'intrusion d'un étranger, le climat angoissant). Mais loin de se résumer à un simple épigone,
A l’intérieur atteint une dimension infiniment plus stimulante grâce à l’implication de ses deux comédiennes sœurs de sang
scissors sisters et surtout sa folie qui nous contamine discrètement. En sortant de la projection, le spectateur a un arrière-goût nauséeux dans la bouche. Comme s'il venait de bouffer de la carne empoisonnée.
Romain Le Vern