Après les excitants
Titus et
Frida, l’inclassable Julie Taymor revient avec
Across The Universe, une comédie musicale bariolée et sentimentale où sur plus de deux heures elle passe en revue les meilleurs morceaux des Beatles. La morale?
All you need is love. Faîtes l’amour et pas la guerre. Le message est clair, le film aussi.
ACROSS THE UNIVERSEUn film de Julie Taymor
Avec Evan Rachel Wood, James Urbaniak, Faryl Millet, Eddie Izzard
Date de sortie : 28 novembre 2007Il n’a pas fallu plus d’un siècle de cinéma pour se rendre compte que la comédie musicale a eu ses hauts – disons les standards inépuisables des années 50 de Stanley Donen à Vincente Minnelli jusqu’au très sous-estimé
Que la fête commence, de Bob Fosse – et ses (très) bas – la liste est hélas trop longue pour citer toutes les niaiseries de karaoké. Pourtant, il y a eu un sacré espoir avec ce revival inattendu provoqué par l’audacieux
Moulin Rouge où Nicole et Ewan chantaient
Come what may devant des feux d'artifices sur les toits de Paris et dans lequel des chœurs antiques donnaient une puissance surhumaine aux reprises de Queen, Madonna et Police. A partir de ce gros boum cinéphile, on a commencé à voir la vie en comédie musicale avec tout plein de gens qui dansent dans les rues comme si de rien n’était et vous annoncent le sourire aux lèvres que votre voisin du dessous s’est fait trucidé hier soir pendant que vous dormiez. Du cinéma
beautiful qui gonfle le coeur, donne envie de se lever de son siège et emporte toute une salle dans un tourbillon rose de romantisme fleur bleue. Surtout, on pensait que la mode était lancée et que naïvement tout le monde sortirait de la salle en ayant envie de chanter sous la pluie et d’imiter Gene Kelly. En fait, non. Eau de boudin, comme on dit. Le revival fut de courte durée, amoindri par
Chicago, l’ennemi juré US de
Moulin Rouge, dont la facture classique, la parabole un peu nunuche sur le crime impuni et les scènes musicales fonctionnaient aux antipodes de l’extravagant meting-pop de Baz Lhurmann et nous ramenaient vingt ans de galères musicales en arrière (souvenez-vous des
Chorus Line et autres
Absolute Beginners).
C’est donc avec un œil perplexe et en même temps intrigué que l’on voit Julie Taymor, réalisatrice pas conventionnelle de
Titus (adaptation d’une pièce de Shakespeare menée avec une maestria éblouissante) et de
Frida (biopic de la Kahlo porté par la convaincue et convaincante Salma Hayek) aux commandes d’une comédie musicale où un Jude (James Urbanak, aux cheveux longs James-Bluntiens) tombe amoureux d'une Lucy (Evan Rachel Wood, aux dents éclatantes).
Hey Jude! et Lucy
in the sky vivent leur passion amoureuse tourmentée à travers les morceaux mélancoliverpooliens des quatre garçons dans le vent. Un film de commande très sage qui suinte la compromission artistique ou un cache-sexe pour parler de la guerre, des droits civiques, du rock, des émeutes, des trips d'une époque moins peace que love? Carte postale ou foutage de gueule? On hésite longtemps. Non sans malice, la redoutable Taymor joue le jeu pour séduire à la fois les uns qui détestent le sentimentalisme de pacotille et les autres qui adorent les spectacles gentiment consensuels et vouent un culte à
Xanadu (Shane Black s'en moquait gentiment à travers l'une de ses punchline dans
Kiss Kiss Bang Bang). En réalité, c'est simple: la clé du film réside plus dans le plaisir tout simple de réécouter quelques bons vieux standards plus ou moins connus des Beatles allant des très écoutés (
All You Need Is Love) aux pas assez (
Strawberry Fields Forever).
Résultat? C'est léger et euphorisant comme un ballet. Sans jamais atteindre les sommets kitsch et barrés d’un Ken Russell(
Litsztomania,
Tommy), cinéaste couillu qui aurait joliment envoyé paître les conventions débiles et les cahiers des charges lourdauds, Taymor furète dans une zone plus tempérée faute d'avoir une totale liberté de ton. Des passages surréalistes où les personnages semblent sous emprise psychotrope servent à rassurer ceux qui voyaient en elle l’émule de Peter Greenaway. Son talent visuel s’exprime à plus d’une occasion, surtout lorsqu’il s’agit de stimuler l’imagination du spectateur. Notamment lors d'une scène dans un parc d'attraction qui évoque graphiquement le film des Beatles,
The Yellow Submarine (George Dunning, 68). Mais le fan reconnaît surtout sa patte dans l'irrespect des repères chronologiques et le refus des balises narratives. On est plus proche des envolées lyriques à la fois charmantes et décoratives que de l'expérimentation à toute berzingue. Souvenez-vous de
Titus qui se déroulait en pleine époque Romaine. On y voyait des personnages peu farouches qui pouvaient faire des parties de flipper dans une scène et succomber à des orgies sulfureuses ou déguster des festins cannibales dans d'autres. De manière moins outrancière, elle traduit ici ce même lien entre passé et présent à travers les engagements idéologiques de ses personnages seventies qui se révoltent haut et fort contre la guerre du Viêt-nam. En sous-entendant que les mômes ricains d’aujourd’hui devraient se révolter comme leurs parents contre celles menées par la belliqueuse administration Bush. Si on doit chercher un message, c'est dans ce pacifisme-là. Et ainsi resplendit l'amour. La toile de fond politique assure une connotation profonde aux images clinquantes.

Là où la cinéaste excelle, c’est lorsqu’elle montre cette bulle que la simple écoute d’une bonne chanson peut provoquer. Cette sensation autiste d’être le seul à écouter un refrain entêtant comme un fou dans son casque. Ces images du quotidien qui se mêlent aux rythmes exaltants. C’est ce genre d’inspirations qui font comprendre qu’elle était la personne adéquate pour ce projet policé. En même temps que sa carrière éclectique donne à penser qu’elle sait tout filmer. Si Julie Taymor devait un jour réaliser un film sur Internet, pour sûr qu’elle n’hésiterait pas à sonder la solitude de l’internaute au moment de se connecter, cette peur et cette jouissance d’y aller, avec les doigts qui tremblent sur le clavier comme à un premier rendez-vous amoureux. Tous ces petits trucs là, que pas grand monde capte. Si elle aime imposer un regard singulier dans les projets formatés, elle perd cependant un peu de son insolence. Comprendre que Julie Taymor se présente plus sur ce coup comme la gentille metteuse en scène de la comédie musicale
Le Roi Lion (prochainement sur nos planches). Pas grave: à condition de tolérer les dérapages mielleux, ce spectacle haut en couleur se laisse agréablement regarder. En grande partie aussi grâce à ses interprètes (enthousiastes – qui chantent très bien), ses guests (amusants – citons vite fait Bono et Joe Cocker, étonnants) et ses refrains enchantés (que tout le monde connaît déjà par coeur). On a plus envie de fredonner avec ces personnages aux prises avec leurs idéaux, leur égoïsme, leur candeur et leurs faiblesses que de faire la fine bouche. Il n'y a aucun mal à aimer ça.
Romain Le Vern
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