Si Ridley Scott, Denzel Washington et Russell Crowe revisitent avec brio la saga policière hollywoodienne, grâce à son scénariste,
American Gangster est propulsé au niveau supérieur et raconte comment les fondations de l’Amérique ont subi un profond glissement de terrain.
AMERICAN GANGSTERUn film de Ridley Scott
Avec Denzel Washington, Russell Crowe, Josh Brolin, Cuba Gooding Jr, Rogert Bart, RZA, Ted Levine, Carla Gugino, Chiwetel Ejiofor
Date de sortie : 14 novembre 2007Faisant fi de son registre de film policier comme de son registre d’affrontement entre deux des plus grosses stars actuelles,
American Gangster vise plus haut, toucher à des mythes sociaux et culturels. Notamment un des plus fondateurs : la loi. L’histoire de Frank Lucas et de Richie Roberts est au départ vraie. Celle d’un dealer de Harlem qui veut voir plus gros, et devient le magnat du marché américain de l’héroïne en montant un des premiers cas recensés de mafia noire aux USA. De l’autre côté de la barrière, un flic qui préfère mettre un million de dollars, trouvé par hasard, sous scellés plutôt que de l’empocher comme l’aurait fait n’importe quel officier new-yorkais de l’époque. L’époque ? La transition entre les années 60 et 70. La période où les racines du flower people commencent à être submergées par le merdier du Vietnam. Où l’on passe de l’affaire du Watergate et d’un Nixon prêt à corrompre le pouvoir à celle de Frank Serpico, un policier découvrant que les services du NYPD sont rongés par les pots-de-vin et autres arrangements. Impossible de s’y tromper : le nouveau film de Ridley Scott ne raconte qu’en surface le jeu du chat et de la souris entre Lucas et Richie, son vrai sujet est plus vaste : un biopic de l’Amérique au moment où elle bascule de l’utopie à la gueule de bois. Une saga des années 70, cette décennie portée à la fois par des envies de contre-culture, de révolution et de cynisme généralisé.

Pas vraiment le genre de sujet sur lequel on attendait Scott, cinéaste émergé à l’aube des années 80, pour un cinéma ayant appris à favoriser la forme, mettre le fond en arrière-plan. Il a d’ailleurs longtemps été question que ce soit Antoine Fuqua (intéressant réalisateur de Séries B) qui mette en scène
American gangster. On ne saura jamais vraiment pourquoi la Paramount a décidé de le limoger, mais comment ne pas supposer que le studio aie craint que le maladroit fond militant (Cf. l’encombrant sous-texte des Larmes du soleil ou Shooter) des films de Fuqua avait tout pour amener cette histoire de dealer qui faisait entrer l’héroïne du Vietnam aux USA en la glissant dans les cercueils des G.I’s sur un terrain trop glissant.
Bonne nouvelle : là où avec un tel matériau on redoutait que Scott fasse un sous-Parrain et donc tartine un lyrisme de sous-Coppola, il fait profil bas, et laisse tomber l’emphase visuelle pour remettre en avant des personnages. A la manière d’un David Fincher sur
Zodiac,
American Gangster pousse le cinéma policier à faire marche arrière. A revenir, à l’heure où la télé (via des dizaines de séries,
Les experts en tête) a transformé ce genre en laboratoire légiste, vers plus de psychologie. Le moins qu’on puisse faire pour un film qui interroge la manière dont est traitée la morale quand il est question d’atteindre le rêve américain.
L’exposition du film est à ce titre casse-gueule quand elle fait du sujet quelque chose de noir ou blanc. Littéralement en mettant en parallèle la vie de Lucas, emblème de la population afro-américaine, encore marquée par la ségrégation et celle de Roberts, spécimen modèle du trentenaire blanc urbain des 70’s. Heureusement, les demi-teintes apparaîtront vite pour dépeindre la complexité du fameux melting-pot. Et révéler l’ambition plus large du film, délibérément politique. Bien plus que l’alliance d’un polar façon
Heat et l’ascension puis la chute d’un
Scarface black,
American Gangster raconte comment un code de valeurs traditionnelles («
honnêteté, intégrité, labeur, famille et ne jamais oublier d’où nous venons » comme l’énonce Washington/Lucas en début de film) ont fait place à un code du business, modelant de nouveaux héros prônant le profit à tout prix plutôt que la vertu. On reconnaîtra là, la patte de l’homme-clé d’
American Gangster : Steven Zaillan. Le scénariste renouant avec certaines thématiques de films qu’il a écrit (
La liste de Schindler, Gangs of New York,
Les fous du roi). Plus que Ridley Scott ou les deux comédiens – remarquables, quoique Washington aie tendance à abuser de ses habituels gimmicks de jeu- c’est lui, via un scénario qui force le réalisateur et ses stars à être en retrait, qui porte le film bien au delà de ce qui n’aurait pu être qu’un simple produit hollywoodien standardisé. Zaillan l’empêche d’être un divertissement pompier, préférant allumer par son discours sur des dérives américaines, d’autres incendies.
Alex Masson