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Anna M.

La critique d'Excessif

5/5
anna_m_cine L'HISTOIRE : Atteinte de l'illusion délirante d'être aimée, Anna, jeune femme douce et réservée, se persuade que le docteur Zanevsky est amoureux d'elle. Dès lors, rien, jamais, n'entamera sa conviction... Mais après l'espoir, viendra le dépit, puis la haine...
Anna M. (Isabelle Carré, exceptionnelle) vit seule avec sa mère dans un appartement. Anna M. rénove des manuscrits pour la Bibliothèque de France. Anna M. n’a quasiment pas d’ami et aucune vie sentimentale. Anna M. est torturée par des instincts mortifères. Anna M. se fait réveiller par un docteur prince charmant. Anna M. pense qu’il veut la revoir. Anna. M. a tort et ne veut pas l’admettre. Anna M., descente aux enfers convulsive et tripale, va triturer votre esprit tranquille. Vous avez dit uppercut ?

ANNA M
Un film de Michel Spinosa
Avec Isabelle Carré, Gilbert Melki, Anne Consigny
Date de sortie : 11 avril 2007



Il y a quelque chose de très dérangeant dans Anna M. qui fait que l’on sort de la projection délicieusement troublé. C’est suffisamment rare pour être souligné même si, vu l’intensité du bloc, on ne le conseillera pas à tout le monde. Sur presque deux heures, le film, totalement suicidaire – et c’est en cela qu’il est si beau –, dépeint l’environnement malsain d’une petite fille dans un corps adulte, pas maître de ses pulsions et asséchée par le manque de désir. En autopsiant avec un style clinique et sans la moindre fioriture stylistique superflue un cas d’érotomanie où une femme assujettie à la misère sexuelle et affective s’invente une romance avec un docteur renommé allant jusqu’à bouleverser l’harmonie de son couple, Spinosa renvoie incidemment à nos propres angoisses et, fort de cette dimension paranoïaque qui n’épargne personne (femme comme homme), élude toutes les facilités. La grande audace de ce réalisateur dont on n’avait plus de nouvelles depuis l’enthousiasmante Parenthèse enchantée il y a six ans consiste à adopter le point de vue de celle qui agresse le bonheur d’un couple et non pas l’inverse – auquel cas les ficelles du suspense et de la dramatisation excessive auraient été plus classiques.



Ce n’est pas pour autant que le film n’est pas construit comme un thriller hasardeux avec d’authentiques séquences d’angoisse. Le spectateur toujours à l’affût redoute à chaque instant la scène qui suit – les réactions d’Anna M., de plus en plus excessives, sont imprévisibles surtout lorsqu’elle joue les baby-sitters et décide avec les deux fillettes qu’elle garde de creuser un tunnel en fracassant un plancher avec des marteaux pour punir le voisin du dessous (le docteur dont elle s’est entichée – Gilbert Melki englué dans son confort bourgeois et passif face aux événements). Certaines situations de ce genre, dont le film est rempli, sont tellement extrêmes qu’elles peuvent provoquer une hilarité nerveuse pour oublier autant que possible leur totale vraisemblance. On peut prendre l’option de voir à travers ce personnage sociopathe un catalyseur de malaises existentiels qui gratte le vernis des apparences et détruit leurres et illusions. Mais à l’inverse des monstres qui s’humanisent, Anna M. commence comme un être humain et devient au gré du récit un monstre d’égoïsme. A défaut de provoquer de l’empathie (on a tous connu des déceptions amoureuses insupportables), sa démarche est moins passionnée que pathologique étant donné qu’il n’y a eu aucune promesse du côté du docteur qui, un soir, a seulement accepté de prendre un verre. A tous les niveaux, c’est très préoccupant.



Cette mutation psychologique d’une femme marquée à vie par une cicatrice renvoie incidemment aux dérives organiques expérimentées par le passé par David Cronenberg et Todd Haynes, de la même manière qu’on pense beaucoup au suicide social de Marina de Van dans Dans ma peau qui à l’inverse d’Anna M. se réfugiait dans une souffrance impossible à partager et un repli sur soi. Quoiqu’il en soit, la thématique est extrêmement contemporaine et justifie une obligation au regard. Pervers jusque dans une conclusion faussement lumineuse, Anna M. appartient à ces films rugueux qui entraînent loin dans leurs délires psychotiques et font montre d’une audace peu coutumière dans le cinéma français. Pour incarner ce personnage totalement insaisissable, il ne fallait pas une actrice, il fallait Isabelle Carré, comédienne qui s’impose sans avoir l’air d’y toucher comme l’une des meilleures de sa génération. Elle peut désormais se targuer d’appartenir à cette race d’actrices pourvues d’une palette émotionnelle très dense. Ici, elle interprète son personnage jusqu’au bout de la folie. Sans faiblir. Sans se soucier de son image. Son investissement est si impressionnant qu’on se demande naïvement comment elle a pu ressortir indemne d’une expérience aussi éprouvante. Son corps nu est filmé sans le moindre désir (un peu comme dans La femme défendue, de Philippe Harrel) et n’éveille à aucun moment le nôtre. Après avoir révélé l’an passé une prédilection pour la screwball comédie et la frivolité sexy dans Quatre Etoiles, elle effraye ici sans chercher à apitoyer en livrant une performance (absolument pas ostentatoire, on vous rassure) digne d'Isabelle Huppert dans La pianiste et de Jennifer Jason Leigh dans JF partagerait appartement. Oui, Anna M. est de ce niveau.

Romain Le Vern



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