L'HISTOIRE : Gerri et Tom forment un couple-modèle pour tous ceux qui les entourent. Heureux ensemble, amoureux depuis des décennies, ils incarnent la paix et la réussite en Amour. Au point d'ailleurs que leur maison s'apparente bien vite au havre où les amis et les proches viennent se livrer et s'épancher à mesure que les mois passent. Sans souffle, crépusculaire mais pas dépourvu d’esprit.
De retour sur la Croisette, Mike Leigh se livre à nous avec un film très britannique, ambitionnant sous le couvert d'une comédie dramatique de réfléchir sur la manière dont les vies passent et parfois se délitent pour finalement s'achever.
Etre seul et penser au temps qui file
Ainsi, bien loin de la gaieté lumineuse de Be Happy, nous propose-t-il via un découpage saisonnier très didactique, de suivre une année de la vie de Tom et Gerri, couple londonien modèle qui s'aime depuis plusieurs décennies. Point d'ancrage et exemple pour ceux qui les entourent et auxquels ils s'arriment, nos deux époux s'imposent alors comme le point de gravité du film et les personnages sereins et enjoués d'un univers qui autour d'eux, semblera bien morne. En effet, de Ken, l'ami d'enfance esseulé et alcoolique, à Mary, la compagne de travail dépressive éprise du fils de la famille, tous défileront tantôt dans leur cuisine, tantôt dans leur salon pour dissimuler puis finalement déployer leur mal de vivre, au fil des saisons.
Se posera alors nettement la question du temps qui passe. Ce temps qui ne laisse rien derrière lui, si ce n'est des souvenirs, les marques d'un insoutenable vieillissement et l'inexorable sentiment de gâchis qui peut l'accompagner, selon que l'on est veuf, divorcée ou paumé. Et force est de constater que Mike Leigh appuie sa démonstration au gré de son dispositif quadripartite, puisque aux lumières du printemps succéderont bientôt le deuil de l'hiver et la pesante impression de n'avoir jamais su ni exister ni être aimé comme il se doit...
Il faut cultiver son jardin
En découle dès lors un film maîtrisé, remarquablement dialogué et très justement interprété à l'image du cinéma social britannique lorsqu'il convoque la misère et les petits instants éphémères qui font le bonheur de l'existence. Ainsi, s'amusera-t-on de la vigueur de certaines répliques ou des logorrhées d'une Mary aussi expansive que déprimée. De la même manière, louera-t-on la capacité du cinéaste à donner par touches, une cohérence et une véritable humanité à son couple central, sans toutefois le rendre écrasant.
Et pourtant, l'absence de véritable souffle, d'une originalité formelle plus marquée et la pesanteur qu'il instaure par ailleurs - sûrement en rapport avec des questionnements qui se posent à son auteur - ne seront pas sans gêne pour le spectateur. Notamment dans son lugubre dernier quart où tout paraît ne pas être joué, avant que la brutalité de la fin du métrage n'ôte à tous, le moindre espoir et ne s'arrête sur un constat des plus noirs : Être seul et le demeurer, sans parfois être ni compris, ni écouté, reste le propre de l'homme.
En définitive, Another year, film générationnel si l'on peut dire, par sa facture très, voire trop, classique, interroge et scrute ces moments de l'existence où la vie ne semble plus devoir être vécue et s'apparenter aux champs de tous les possibles. Pour en dresser un constat obscur mais lucide : la solitude et le désespoir seront certains pour ceux qui n'auront pas su comme Voltaire l'écrivait dans Candide, cultiver leur jardin.
Jean-Baptiste GUEGAN
Les étoiles des rédacteurs sur les films de la semaine : Burlesque, Les yeux de Julia, Another Year, Mon beau-père et nous...