L'HISTOIRE :
Cela faisait plus de cinq années que l’acteur Ed Harris ne s’était pas aventuré derrière une caméra. Cinq années, depuis sa biopic plutôt réussie autour du peintre Pollock, qu’il ne s’était pas penché sur un projet qui vaille la peine. Il ne s’est pas fait oublier pour autant puisqu’il s’illustrait avec plus ou moins d’inspiration chez Cronenberg, Affleck, Harlin ou Turteltaub dans des œuvres méritant plus ou moins son implication. Mais ce qui retint véritablement son attention, c’est le roman de Robert B. Parker nommé Appaloosa et relatant à la fois une histoire typique du vieil Ouest mêlant amitié virile et duel au soleil, histoire d’amour passionnée et vengeance froide. Un bouquin découvert le temps d’un week-end équestre en famille, moment propice à la lecture de ruées vengeresses et romantiques. Passionné par l’ouvrage, Ed Harris se met en tête de réaliser une adaptation qui évoque la même ivresse que celle partagée grâce aux lignes de Parker.
Mettant toutes les chances de son côté pour combler les difficultés que présente un projet aussi ambitieux en guise de second long métrage, il troque l’ambiguïté d’un peintre développée dans son précédent essai pour l’épopée hippique. Echange propice à maints risques, dont celui de s’égarer quelque part entre le portrait intimiste -d’où il part- et le spectacle de la grande époque du western -qu’il désire-. Casting prestigieux qui lui permet d’offrir aux personnages des faciès célèbres et célébrées et de les faire côtoyer, malgré tout, des trognes toutes aussi glorieuses mais peut-être plus proches du cinéma de genre. Cette richesse sera sans doute l’atour le plus alléchant du projet mais aussi sa grande qualité : tandis que les visages d’Irons, Mortensen et autre minois de Zellweger déambulent parmi des galeries de figurants choisis pour leurs gueules, ils croisent au détour de quelques séquences les figures aux traits géniaux de types comme Lance Henriksen, James Gammon ou encore Timothy Spall… Des vraies tronches pour des vrais seconds rôles qui tiennent la route et qui ne semblent être habités que par une seule essence, un seul but à la fois, la complexité n’étant jamais pour autant mise de côté.
Car, malgré ce que l’on pourrait penser en découvrant le film, le principal protagoniste reste le personnage interprété par Harris. Il incarne un homme fatigué de tant d’aventures, de tant de fusillades dont il est sorti et construisant petit à petit sa légende… Un homme qui propose de reprendre la ville des mains de la terreur locale en échange des pleins pouvoirs qu’il obtient assez aisément. Soutenu par son bras droit, il va pourtant s’amouracher de la coquette Allison French, une jeune poule veuve aux tendances nymphomanes, ce qui lui fera bien entendu perdre tous ses moyens… Sujet principal du roman -les déboires sentimentaux d’un gros dur-, cette fibre romanesque apparaît comme l’un des défauts majeurs de l’adaptation. Là où les sous intrigues fleur bleue présentées dans les westerns modernes d’Eastwood ou Costner n’avaient jamais posé problème, ce sera pourtant le cas dans Appaloosa, la légèreté du ton et les situations douteuses (le trio à trois, quatre…!) faisant dévier le métrage vers la farce vaudevilesque alors que nous nous préparions à un face à face de légende. Confrontation à laquelle s’étaient visiblement largement préparés Mortensen, Irons et Henriksen puisque leurs regards en coin sonnent fort, sans pour autant résonner, entre deux tirades comiques. L’humour omniprésent fait soudain s’essouffler le métrage et Harris semble perdre le contrôle de son film, à l’image de son personnage qui ne gère plus du tout la situation laissant de plus en plus de pouvoir à son second couteau. Assez étrangement, c’est ce qui se passe dans l’intrigue : le bras droit Everett Hitch, qui portera son imposant fusil durant l’ensemble des deux heures, finira par se lasser de l’impuissance de son ami et se débarrassera de l’influence castratrice de la donzelle pour mieux prendre les choses en main. Sensation trouble, alors, d’avoir l’impression que le métrage s’est attardé sur le mauvais personnage alors que celui-ci attendait dans son coin depuis les premières heures. Son sacrifice en tombe d’autant plus à plat qu’il semble n’être même pas assimilé par l’autre vieillard qui préfère voir la corruption s’installer que d’assister à l’effondrement de son couple.
Le duel final, frustrant mais réussi, froid mais sensationnel, assoira un peu plus cette idée de film schizophrène, déchiré entre une approche légère dévoilant un univers rêvé par un vieux briscard qui tente de retrouver une vision innocente de petit garçon et une poigne de fer virile pour laquelle Harris est aussi connu. Le cul entre deux chaises Appaloosa se laisse regarder sans pour autant convaincre, mais peut-être était-ce le but ? Assister à la perte des illusions d’un vrai dur lorsqu’il comprend que son aîné et modèle décide enfin de se poser ? Nous proposer la destitution d’un héros de l’Ouest pour consacrer son élève ? Même si le message sera bien passé et Mortensen bien accepté, cette idée de voir les légendes s’éteindre n’enflammera sans doute personne et on préférera toujours le retour des types impitoyables, quand bien même leur heure de gloire est passée. Techniquement parfait, maîtrisé de bout en bout et avec une poésie discrète mais sublime, Appaloosa saura véritablement se faire apprécier si on accepte de ne pas assister à un flingage furieux mais plutôt à un soufflé à la bonne odeur fantaisiste. Et puis rien que pour Mortensen, incarnant la relève inespérée du porte-flingue dangereux et sexy, sauvage mais éduqué, le film vaut amplement le détour !Pour prolonger l'expérience du True Grit des frères Coen, retrouvez notre guide Blu-ray spécial nouveau western US...