Issue d’une histoire vraie, on ne pouvait que se réjouir d’une comédie britannique sur un imposteur usurpant l’identité de Stanley Kubrick, ravivant les souvenirs d’une bonne
Grosse fatigue. Cependant, si
Appelez-moi Kubrick contient effectivement des saillies drolatiques sur fond de légère critique sociale, le film patine assez rapidement pour délivrer un portrait plus que discutable d’Alan Conway.
APPELEZ-MOI KUBRICKUn film de Brian Cook
Avec John Malkovich, Marc Warren, Jim Davidson, Richard E. Grant
Durée : 1h27
Sortie : 4 janvier 2006Dans les années 90, un anglais nommé Alan Conway se fait passer pour un des cinéastes les plus célèbres et les plus discrets de tous les temps, Stanley Kubrick. Abusant de la notoriété du réalisateur, il profite de la crédulité de ses victimes pour leur soutirer de l’argent ou assouvir ses penchants sexuels. 
L’histoire véridique d’Alan Conway peut prêter à divers traitements et l’angle comique n’est certainement pas le moins justifié tant certains éléments constituent en soi une bonne base pour une comédie. Ainsi, les auteurs se sont focalisés sur l’aspect comique de la situation et de ce personnage, quitte à en rajouter beaucoup comme pour l’excentricité des vêtements ou l’attitude parfois outrancière de John Malkovich. L’humour anglais étant ce qu’il est, le film démarre de la meilleure façon dans une folie jubilatoire qui mêle cette ironie dramatique due à l’usurpation et propice aux situations comiques, et ce goût du nonsense absolument délicieux. La première partie du film présente ainsi le personnage de Conway en parallèle avec les différentes victimes qu’il a abusé dans un jeu de cache-cache parfois brillant et pour le moins réjouissant quant aux diverses combines de l’usurpateur. L’imposture jouée avec gourmandise par un Malkovich s’arrogeant autant d’accents qu’il a d’interlocuteurs, porte alors rapidement ses fruits comiques, selon ce principe à la fois invraisemblable et incontestable : plus c’est gros, plus ça marche. La véritable réussite comique du film se situe ainsi dans cette caractéristique véridique de Conway qui ne connaissait rien de la vie de Kubrick et s’en intéressait d’ailleurs fort peu, et n’utilisait dès lors le cinéaste que comme un prête-nom pour abuser des personnes trop crédules, bien aidé en cela par la discrétion proche de la claustration du réalisateur propice alors à toutes les mythologies. Ainsi, Conway campé par Malkovich forme une antithèse absolue du cinéaste, et l’on découvre au fil de ses pérégrinations un faux Kubrick fan de heavy metal (quand on connaît le penchant du réalisateur pour la musique classique !), homosexuel affiché (alors qu’il menait une vie familiale très rangée), ou adeptes des boites de nuit (quand la légende le décrit comme un casanier presque reclus). Ce décalage comique associé à l’excentricité de Malkovich et de ses tenues, et à la crédulité de ses victimes est alors irrésistible.

De la même manière, la fable sur la célébrité prend alors forme en s’appuyant sur ce constat révélateur de la vacuité de notre société actuelle : peu importe qui vous êtes, l’important est que l’on vous croit célèbre… Ainsi, la naïveté des victimes rend compte à la fois de leur inculture totale, mais aussi de leur fascination démesurée à l’égard de l’imposteur qui leur fait entendre ce qu’elles ont envie d’entendre dans leurs rêves de gloire. Véritable miroir aux alouettes, Conway devient emblématique d’une superficialité assumée (au point de ne même pas connaître les films de son modèle) et d’une duplicité opportuniste en profitant de la discrétion du cinéaste et en jouant sur ses propres désirs de célébrité comme sur ceux de ses victimes. La perversité du star system est alors à ce point ironique que c’est justement en essayant de s’en exclure totalement que Stanley Kubrick en a été victime, peu de photos de lui circulant alors dans les média.
Cependant, contrairement à
Grosse fatigue, la critique sociale tourne vite court et
Appelez-moi Kubrick peine alors à avancer. En effet, au lieu d’enfoncer le clou dans ce sens, le scénario devient vite répétitif et se fourvoie dans une tentative de pseudo portait intime de Conway, où le jeu outré de Malkovich devient lassant et les scènes d’explication de son mal être criantes de fausseté, lorgnant vers un pathétique surfait et appuyées par une musique melliflue abominable. Le film perd alors son âme et révèle ses lacunes d’écriture. Car le comique devenu répétitif ne fonctionne plus, le jeu de Malkovich agace, la satire sociale en filigrane devient inexistante et le portrait de Conway s’avère superficiel et raté. Loin d’un
Man on the moon ou d’un
Amadeus, le film ne trouve pas la bonne distance par rapport à son sujet, et hésitant entre deux portraits, ne parvient pas à saisir l’essence de la personnalité de Conway. De fait, le scénariste et le réalisateur sont deux très proches anciens collaborateurs de Kubrick sur ses films, et leur film ressemble plus à un hommage au maître qu’à une véritable volonté de s’intéresser à l’histoire de Conway. Dès lors,
Appelez-moi Kubrick cède à la tentation de s’orner de références aux films de Kubrick, des musiques utilisées en contrepoint par le cinéaste que l’on retrouve parfois employées de la même manière dans le film aux éléments de décors comme les deux chapeaux d’
Orange Mécanique ou le magasin de porno s’appelant Blue Danube, plutôt que de développer véritablement la personnalité de son usurpateur. Ainsi, le portait de Conway ne s’écrit en définitive que par rapport à Kubrick, et n’est intéressant qu’à ces moments là, comme en témoignent la faiblesse des scènes où le film s’intéresse à sa propre personnalité ou le fait que tout le reste de sa vie soit occultée. Tombant dans les défauts qu’ils dénoncent, les auteurs signent alors un portrait superficiel et biaisé de Conway escamoté par leur adoration pour Kubrick, et dont l’interprétation devenue caricaturale de Malkovich trahit le peu de consistance donnée au personnage. S’enfermant dans une logique comique sans véritable critique sociale, et occultant le passé pourtant très sujet à caution de Conway, pour n’en délivrer qu’une pale pantomime autour de Kubrick,
Appelez-moi Kubrick s’essouffle entre un hommage raté au grand cinéaste et un portrait bâclé de son usurpateur, illustrant malencontreusement que l’important est d’être célèbre et non pas d’être tout court...