L'HISTOIRE : Otho et Shad quittent Abidjan pour l'aventure de la grande Europe. Ils rêvent de revenir en bienfaiteurs, en héros. En Espagne, une descente de police sépare leur destin. Otho, reconduit à la frontière, rentre dans son pays. Il ne trouve affection et compréhension qu'auprès de sa soeur et du jeune Baudelaire. Pour les autres, il devient un paria. Il est porté par des projets pensés pour une Afrique qui croirait en elle-même... Shad, lui, poursuit son rêve de conquête à tout prix. Il va en Angleterre où il rencontre Tango, une Française en rébellion. Elle l'entraîne à Paris où elle a encore de la famille qui pourra peut-être les aider. Shad fait renaître Tango à la vie en l'attirant dans le milieu chaleureux des Africains exilés, où elle tombe amoureuse d'Olga. Mais ils affrontent la cupidité de certains "frères" noirs, la jalousie du cousin de Tango, l'administration...
Profond, sincère et humaniste.
Avec Après l'Océan, la cinéaste Éliane de Latour signe un film profond, sincère et humaniste sur l'immigration des populations d'Afrique Noire en direction de l'Europe Occidentale. Au lieu de stigmatiser l'errance de ces expatriés, Éliane de Latour nous offre une vision touchante, vécue de l'intérieur, par ces hommes et ces femmes qui sont partis risquer leur vie dans l'espoir de lendemains salvateurs. Après le superbe Bronx-Barbès, la cinéaste continue de mettre en scène les conditions de vie et les moyens de survie d'une poignée de jeunes immigrés confrontés à un univers qui leur est hostile. Après l'Océan est un très beau film qui tord le coup aux idées reçues stigmatisées par les masses médias et la politique gouvernementale européenne. L'aventure qu'Éliane de Latour nous propose se transforme en quête initiatique ne délivrant un message jamais misérabiliste, ni compatissant.
D'emblée, on est marqué par la richesse du langage qui imprègne l'ensemble des dialogues. Ils jouissent d'un phrasé hybride qui mélange différentes langues, accents et expressions populaires de la Côte d'Ivoire, de l'Espagne, la France et l'Angleterre. Un métissage culturel nécessaire qui devient à force naturel pour l'intégration de Shad dans les pays qu'il traverse. Outre la polyphonie des dialogues, ceux-ci contiennent une dimension symbolique et métaphorique puisant dans les coutumes et mythes ivoiriens. Ainsi, à travers la parole, l'imaginaire guerrier qui a bercé Shad est réactualisé et mis en contexte dans un Occident libéral. Cette richesse contribue à insuffler une grande fraîcheur qui se prolonge dans les compositions musicales constituées du répertoire ivoirien, formant une synthèse musicale de la nouvelle Afrique entre chants originaux, reggae, rap et ragga. Dépassant le simple clivage qui oppose la tradition à la modernité, le film se pare d'une unité musicale authentique qui fait corps avec le destin de Shad dans sa traversée de l'ouest de l'Europe.
Bien évidemment, l'un des thèmes principaux reste le sujet épineux de l'immigration. Et même si la violence et le climat d'oppression se dressent en toile de fond, le destin de Shad est d'abord fait de rencontre, d'expérience, loin de l'esprit dramatique qui semble pourtant coller à la peau des migrants dans l'inconscient collectif. Au contraire, Shad s'épanouit et devient plus sage, se nouant d'amitié avec la belle Tango, une jeune femme française qui vit en Angleterre. Une approche qui va à l'encontre d'une majorité de films occidentaux qui ne savent mettre en scène qu'un climat anxiogène et violent qui entoure ceux qu'on appelait il n’y a pas si longtemps des réfugiés politiques et qui par glissement sémantique sont devenus des clandestins et des sans-papiers. Pourtant, ils sont simplement des expatriés en quête d'une vie meilleure fuyant leur pays d'origine à contrecœur. La cinéaste n'insiste donc pas trop sur la politique d'anti-immigrés, préférant suivre le quotidien de ces deux hommes. Elle ne tombe pas dans le piège que certains ont franchi dernièrement sans prendre de recul, déversant un torrent de condescendances indigentes et d'inepties scénaristiques complaisantes.
Toute proposition gardée, Après l'Océan, aurait tendance à se rapprocher du film de Branko Schmidt, Passeur d'Espoir, par son traitement réaliste et sa manière vériste d'aborder son sujet en donnant la parole avant tout aux clandestins. Les deux films s'ingénient à mettre en scène une certaine intériorité du vécu des immigrés. Ainsi, Eliane de Latour n'oublie jamais de donner le contrepoint de la vie de Shad en Europe, avec celle d'Otho à Abidjan, sa terre natale, un rapport inaliénable avec leur racine, leur famille et leur culture. La réalisatrice en profite pour nous offrir une vision atypique de la Côte d'Ivoire, bien loin des clichés avec les cocotiers, le ciel azur, etc. Elle préfère se focaliser sur la manière dont la famille de Shad vit son exil en Europe, elle qui est si admirative qu'il puisse s'intégrer en Angleterre. Alors qu'Otho est traité comme un paria, rejeté par les siens, car il est revenu sans un sou. In fine, Après l'Océan prouve à nouveau que les films traitant de l'immigration les plus pertinents et les plus justes sont réalisés par des cinéastes étrangers directement touchés par le sujet.