Avant le jour est le troisième long métrage de Judith Abitbol, après
Avanti O Popolo (1991) et
La Spirale du Pianiste (2000). Tourné en DV, doté d'un casting hétérogène qui mêle comédiens professionnels et amis – un équilibre qui caractérise chacun de ses projets, courts ou longs – , ce film personnel s'apprécie comme une expérience riche et hors du commun.
AVANT LE JOURUn film de Judith Abitbol
Avec Nathalie Richard, Laurence Madani, Jocelyne Valentino, Halinka Mondselewski, Albert Pingot, Manuel Jover
Durée : 1h13
Date de sortie : 31 janvier 2007Photographe de profession, Louise Berger a du mal à se remettre de sa séparation brutale avec Jacob, survenue il y a deux ans. Elle se réfugie plus que jamais dans le travail, nourrissant un ambitieux projet d'exposition sur les dormeurs et les cadavres. Les rencontres qui ponctuent ses journées, entre amies de toujours et inconnues de passage, vont peu à peu bouleverser sa vision de la vie…Sur le papier,
Avant le jour peut éventuellement apparaître comme l'un de ces films franco-français prétentieux dans lesquels on se regarde complaisamment le nombril en attendant que ça se passe. Les premières scènes se caractérisent d'ailleurs par une certaine opacité quant aux tenants et aux aboutissants de ce film au titre mystérieux : un très long plan sur Nathalie Richard alanguie sur son canapé en train d'écouter de la musique ; la visite de l'un de ses amis dans son petit appartement dont il ne ressort que quelques bribes de son passé égrenées au travers de paroles énigmatiques, le tout filmé le plus banalement du monde au milieu d'une ambiance contrite… La photographie ne brille pas par sa qualité (les effets de contre-jour ne nous sont pas épargnés) et l'ensemble donne l'impression d'avoir été filmé au caméscope. Et pourtant, ce serait là mal juger le travail de Judith Abitbol et de sa muse Nathalie Richard que de s'arrêter à la stupéfaction entraînée par ces premiers instants peu engageants.
Avant le jour est l'histoire d'une quête, celle d'une jeune femme blessée qui tente à sa manière de trouver les réponses aux questions qui la brûlent, même si cela implique quelques détours parfois douloureux... mais pas seulement.
Etrangement, c'est en mettant en chantier un projet d'exposition au thème pour le moins sordide – filmer les dormeurs afin de capter les secrets de la mort – que Louise va peu à peu renaître à la vie. A la vie sociale, tout d'abord, puisqu'elle se tourne d'abord vers ses amies, plus à même d'accepter de lui servir de "cobayes". Durant cette première partie, consacrée aux étapes du projet de la photographe,
Avant le jour prend des allures de documentaire : les réactions parfois étonnantes des différentes personnes sollicitées, avec les questions fondamentales que pose cette étrange requête, sont observées du point de vue de Louise qui se tient à l'écart telle une spectatrice attentive. L'une ne veut pas être vue durant son sommeil, l'autre pense déjà aux défauts que l'on risque de remarquer à la vision de son cadavre…
S'il pouvait paraître austère au départ, le film dévoile peu à peu sa vraie nature au gré des conversations animées qui se tiennent entre Louise et ses interlocutrices : entre œuvre introspective et comédie,
Avant le jour s'appuie sur des dialogues finement écrits, dont il est absolument impossible de prévoir où ils sont susceptibles de nous mener. Et pour cause, ce travail d'écriture se trouve en permanence contrebalancé par les improvisations inopinées des comédiennes. Leur ton alterne ainsi entre poésie déclamée sur un ton presque théâtral et prose bien sentie, avec juste ce qu'il faut de crudité (il est souvent question de sexe), et il n'est pas dit qu'une scène entamée sur le monologue tragique de l'une des protagonistes ne s'achève pas le plus naturellement du monde sur la remarque triviale et hilarante de son interlocutrice. Ce jeu de va-et-vient constant, propice à de savoureux retournements de situations durant le film mais aussi à l'intérieur d'une même scène, confère à l'ensemble un rythme soutenu et une énergie réjouissante.

On s'en doute, cette entreprise originale repose énormément sur les prestations des comédiennes, d'autant que la plupart des scènes sont filmées en plans-séquences, au risque de laisser apparaître ici et là quelques micros mais qu'importe : l'expérience est à ce prix. Nathalie Richard, dont la volonté de travailler avec la réalisatrice a grandement contribué à permettre au film d'exister, est quasiment de chaque plan, le visage lumineux et l'émotion à fleur de peau, quand elle ne nous provoque pas des fous rires en divaguant sur le sexe à coup de métaphores pour le moins originales. Jocelyne Valentino et Laurence Madani (qui a participé à l'écriture des dialogues) ne se contentent pas de lui donner la réplique, elles galvanisent chaque scène grâce à la chaleur humaine, à l'humour, au sens de la répartie qui les caractérisent et dont la réalisatrice tire le meilleur parti. Sans oublier Halinka Mondslesewski, dont les interventions valent leur pesant d'or et ce, dès le début du film.

Imprévisible et généreux, oscillant brillamment entre gravité et légèreté,
Avant le jour est un film parfaitement unique en son genre, habité par une énergie authentique qui transpire de chaque plan.
Caroline LeroyRetrouvez pages suivantes une galerie photos...