Voir sur un grand écran à nouveau la réunion de Di Caprio et Scorsese a – il est vrai – des vertus euphorisantes, mais le sentiment de satisfaction qui emplit le spectateur après la vision de
Aviator est surtout le signe que ce biopic sur Howard Hughes plaît et que sa bonne facture le place au-dessus du tout-venant. Pourtant, malgré sa profusion de qualités – incontestables, oui –, l’impression que laisse cet
Aviator a beau être positive (beaucoup, beaucoup de plaisir et beaucoup de très grands moments), elle n’en reste pas moins mitigée en raison de sa durée excessive (presque trois bonnes heures) et d’une dernière partie inutilement étirée. Réserves minimes pour un film immense.
AVIATOR (The Aviator)
Un film de Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Cate Blanchett, John C. Reilly, Kate Beckinsale, Alec Baldwin, Barry Pepper, Ian Holm, Kelli Garner, Jude Law, Willem Dafoe
Durée : 2h45
Sortie : 26 Janvier 2005Aviator couvre près de vingt ans de la vie tumultueuse d'Howard Hughes, industriel, milliardaire, casse-cou, pionnier de l'aviation civile, inventeur, producteur, réalisateur, directeur de studio et séducteur insatiable. Cet excentrique et flamboyant aventurier devint un leader de l'industrie aéronautique en même temps qu'une figure mythique, auréolée de glamour et de mystère.La question qu’on se pose avant de voir un film de Scorsese est de savoir si oui ou non son protagoniste principal pourrait sans mal rejoindre tous les Travis Bickle, Jake La Motta, Franck Pierce, Henry Hill, Sam Rothstein et autres Newland Archer. Ici, la question ne se pose pas :
Aviator s’inscrit comme une curiosité dans la filmographie de Scorsese. Non, Howard Hughes n’est pas un homme qui patauge dans la violence et les bas-fonds New-yorkais (un peu comme si
Gangs of New York avait clairement clôturé un cycle) mais un milliardaire polyvalent et complexe qui a marqué tous les genres qu’il a côtoyé.
Le film peut se fragmenter en trois parties : Howard Hughes et le cinéma, Howard et l’aviation et Howard et ses démons intérieurs. La partie "Howard et le cinéma" est la plus réussie avec une reconstitution majestueuse de l’âge d’or Hollywoodien (premières rencontres avec Mayer qui préfère discuter du dernier Tod Browning et snober l’arrogant Hughes, tournage bordélique de
Hell’s Angels, esthétique du cinéma des années 20 à 40) et une maîtrise formelle stupéfiante. Celle du "Howard et l’aviation" est plus inégale même si elle donne des informations inédites et ne lésine pas sur les séquences spectaculaires (un inoubliable crash de Hughes avec son avion à la clé). En revanche, celle du "Howard et ses démons intérieurs", part d'ombre dans ce film trop aimable, s’avère passionnante quand elle plonge dans la face cachée du milliardaire (une scène de crise quand Hepburn l’abandonne) et très bien rendue lorsqu’elle souligne ses troubles obsessionnels compulsifs (maniaquerie, paranoïa, obsession de la propreté, répétition des mêmes phrases) qui s’expriment au détriment de sa vie personnelle et professionnelle.
L’interprétation fournit des efforts appréciables pour consolider les blocs entre eux : Leonardo DiCaprio est impeccable mais les bonnes surprises viennent également des seconds rôles: d'une apparition brève mais marquante de Jude Law en Errol Flynn à Cate Blanchett, excellente en Katharine Hepburn en passant par Ian Holm, génialement déphasé en professeur Fitz (voir l’anecdote des nuages sur le tournage de
Hell’s Angels). Visuellement, le film est superbe, jouant entre les styles graphiques, les textures d'images définissant l'évolution du cinéma, recréant son évolution entre les années 20 et 40 dans un subtil mélange de plans travaillés et d'effets spéciaux. La mise en scène de Scorsese n’a plus rien à prouver mais continue de faire des miracles. Du moment que l’immense réalisateur et son scénario se concentrent sur Howard Hughes et ses atermoiements existentiels, tout fonctionne magistralement.
Kate Beckinsale, Cate Blanchett dans AVIATORC'est dès lors qu’on s’attarde un chouia sur certains personnages secondaires que l'on constate qu’ils pâtissent d’un léger manque de substance. Comme si Scorsese fasciné par son sujet et son personnage en finissait par négliger tous les autres qui en sont parfois réduit à des apparitions anecdotiques. Plus généralement, à l'instar de
Gangs of New York, les autres handicaps du film naissent de la dernière partie trop démonstrative pour être convaincante avec entre autres défauts le jeu totalement désincarné de Kate Beckinsale, des piétinements vains et une scène de procès lourdingue. Mais c'est pourtant en cassant le rythme alerte, en brisant les conventions, en châtiant les règles du divertissement calibré, que Scorsese donne de l'âme à son bel objet et farfouille dans les troubles et autres traumas de son nabab. Sans doute trop tard, le cinéaste donne soudainement une tournure singulière, imparfaite, à son oeuvre trop
clean pour être honnête. Un peu comme si Scorsese revenait brutalement aux conventions Scorsesiennes.
Jude Law et Leonardo DiCaprio dans AVIATORQuelque chose comme la face claire de
Gangs of New York question montage (on ne va pas revenir sur les coupes que l'avant-dernier bébé de Scorsese a subi au montage),
The Aviator n'est pas avare en très grands moments de cinéma (les deux premières heures sont presque parfaites). Simplement, on peut regretter que la patte de son auteur ne ressorte que par intermittences. L'accumulation de détails fait plus montre d'un souci d'exhaustivité que d'une volonté d'épate mais elle peut fonctionner à double tranchant. En même temps, il y a plus de cinéma ici que dans la majorité des films actuellement à l'affiche...
Romain Le Vern Une personnalité hors du commun (celle d'Howard Hughes), un contexte historique propice à une narration haletante (des "années folles" à l'après Seconde Guerre Mondiale), Martin Scorsese pour diriger une brochette d'acteurs confirmés…
Aviator avait de quoi susciter les espoirs les plus fous, mais aussi par conséquence engendrer les plus grandes déceptions.

Le résultat ? 2h45 qui s'écoulent presque sans la moindre fausse note. Presque parce que deux ou trois longueurs plombent parfois le rythme du film, mais dans l'ensemble Scorsese mène sa barque, ou plutôt pilote son aéronef, comme un chef. Le réalisateur transporte le spectateur dans les délires incroyablement visionnaires d'un homme que la folie guette à chaque pas. Tourner un film sur Howard Hughes, c'est rentrer dans un mécanisme d'une complexité inouïe, et tout le talent de Scorsese a été de rendre lisible, voire presque compréhensible, la personnalité de l'aviateur. De multiples étiquettes pour une personnalité tout aussi multiple. Pour jouer au mieux un tel caméléon, il fallait à la fois l'impétuosité de la jeunesse, l'éloquence de la maturité, le charisme d'une star. Et Leonardo Di Caprio s'en tire admirablement, à tel point qu'il pourrait légitimement prétendre pour cette prestation à une jolie statuette dorée.

Cependant, il faut saluer une grande prestation des acteurs dans leur ensemble, avec une mention à Cate Blanchett qui en fait des tonnes mais à bon escient en Katharine Hepburn excentrique, et Jude Law en Errol Flynn dans une apparition absolument désopilante. La mise en scène, excellente, nous réserve quant à elle quelques moments d'anthologie, notamment une scène de tournage d'Howard Hughes en plein air, entouré par sa flotte aérienne, qui justifierait à elle seule le statut de film incontournable début 2005.
Laurent Tity (9/10)