L'HISTOIRE : Deux mains qui se croisent, celle d'Uxbal et de sa fille, brisé par un cancer il est sur le point de mourir, il lui offre une bague ayant appartenu à sa mère. Orphelin n'ayant jamais connu son père, ayant perdu sa mère très jeune, troublé par ses souvenirs d'enfance, Uxbal, élève seul aujourd'hui sa fille et son fils. Alors que la maladie le ronge rapidement, il doit faire face aux violentes crises de son épouse caractérielle et dépressive, atteinte d'une violente bipolarité, aux trahisons de son propre frère, tout en continuant à tremper dans de sordides trafics, afin de subvenir aux besoins de ses enfants et de les mettre à l'abris.
Javier Bardem époustouflant
Amours chiennes, 21 grammes, Babel, films labyrinthiques âpres et acérés. Après avoir remporté le prix de la mise en scène en 2006 pour Babel, Alejandro Gonzalez Iñarritu présente aujourd'hui son nouveau long-métrage, Biutiful, un drame aux multiples ouvertures, marquant une rupture dans sa carrière, puisqu'il avance désormais sans la complicité de Guillermo Arriaga, scénariste de ses trois premiers films, dont l'originalité tranchante apportait une grande force à ses récits. Ici plus de cheminements croisés, mais toujours l'image obsessionnelle de la mort, pénétrante et intense, une compagne, une ennemie.
Le cinéaste mexicain s'arrête ainsi sur l'errance désespérée d'un homme rongé par son passé, son présent, son avenir. Un homme se retrouvant seul face à ses souvenirs, ses blessures, ses angoisses. Un homme dont il se rapproche, qu'il cerne au plus prés de lui-même, dont il pénètre avec émotion la douleur souvent retenue. Au-delà de ce corps à corps, il réussit à créer autour de son personnage une atmosphère lugubre et le laisse s'enfoncer jusqu'aux confins d'une vie tragiquement brutale à tous les niveaux, suspendue à la mort qui l'entoure et qui l'habite. Même de Barcelone, ville d'une luminosité incroyable, colorée et scintillante, il ne filme que les rues sombres et la pauvreté, nous ancrant dans une forme de réalisme percutant, mais en même temps particulièrement dérangeant, tirant vers une forme de misérabilisme excessif nuisant parfois à son histoire.
Plongé dans une infernale et incessante spirale, Uxbal affronte en effet le fantôme de son père exhumé, communique avec les morts, subit la folie de sa femme, se retrouve bousculé par les arrestations et la mort des clandestins qu'il fait travailler, par son frère abusant de la faiblesse de sa propre femme... une succession d'évènements sordide qui finissent par étouffer le film qui gagnerait à être plus resserré. Inarritu aborde trop de sujets, certes poignants et percutants, comme l'exploitation des clandestins, chinois et africains, ou l'agressivité des forces de police avec des scène d'une brutalité saisissante, la fragilité d'une femme perdue, première victime de sa propre maladie et, évidemment, la souffrance d'un homme face à la maladie, face à la mort, mais à vouloir trop en dire, il finit par survoler chaque sujet, se perd quelque peu dans cette spirale conduisant Uxbal, luttant contre toute cette violence, vers sa propre mort inexorable. Un héros incarné par un Javier Bardem époustouflant, d'une puissance exceptionnelle, postulant évident pour le prix d'interprétation masculine.
Un film par lequel on se laisse enserrer, ne véhiculant aucun espoir, aride, terrifiant, aux contours funestes, nous laissant face à l'amertume, la noirceur de la vie, l'impression que le monde s'écroule.
Sophie WITTMER
A l'occasion de la sortie du très attendu Biutiful qui fit sensation au dernier festival de Cannes, focus sur l'un des meilleurs acteurs contemporains.