La critique d'Excessif

3/5
bobby_cineus L'HISTOIRE :
Work-in-progress réalisé par Emilio Estevez, Bobby s’attache à des personnages qui vont tous être témoins de l’assassinat de Robert Kennedy le 6 juin 1968. Une chronique polyphonique qui tend à l’exercice de style avec des acteurs qui viennent briser leur image (ou jouer avec elle).

BOBBY
Un film de Emilio Estevez
Avec Anthony Hopkins, Demi Moore, Sharon Stone
Durée : 2h



Les dernières heures du sénateur Robert F. Kennedy, frère de John, avant son assassinat à l'Ambassador Hotel, le 6 juin 1968.

Depuis Short Cuts, les cinéastes américains adorent les grandes histoires dans lesquelles des personnages de rien se fondent, se croisent et se perdent. L’année précédente, c’était le cas de Collision, de Paul Haggis, qui a rappelé, avec des moyens certes douteux voire démagos, que la formule était toujours prospère (il a réussi à berner tout son monde jusqu’à la dernière cérémonie des Oscar). Bobby œuvre dans la même direction sans chercher à déroger aux règles. Très vite, on se trouve confronté aux mêmes limites que Collision et sa thématique en béton armé (parler des problèmes fâcheux, de la violence de la société américaine et la peur du contact humain). La raison pour laquelle il a fonctionné (pour ne pas dire "cartonné") était moins d’ordre cinématographique que pour ce qu’il assénait sur le mal-être contemporain.



Pour Estevez, la formule du film choral est un moyen de privilégier la structure à la profondeur et surtout de se focaliser sur des hommes et des femmes anonymes qui travaillent à l’hôtel Ambassador et vont être témoins le 6 juin 1968 de l’assassinat de Robert F. Kennedy. Mais ce n’est pas de l’opportunisme : Estevez évoque un traumatisme et la manière dont il le retranscrit dans les vingt dernières minutes est intense. Certains risquent de lui reprocher un manque d’émotion, mais c’est un moyen pour lui d’éviter les débordements geignards. A un moment donné, il s’attarde sur deux adolescents qui succombent aux tentations psychotropes en compagnie d’un Ashton Kutcher affublé d’une perruque. Histoire de rappeler qu’Estevez n’aime pas l’esprit de sérieux mais adore les acteurs prisonniers de leur image : Martin Sheen et Helen Hunt forment un couple touchant même si le côté "je-révèle-des-failles-que-je-n’ai-jamais-montrées-auparavant" est un peu lourdingue, William H. Macy et Sharon Stone se déchirent, Demi Moore balance des vannes, se perd dans l’alcool et déteste les autres parce qu’elle se déteste elle-même, Laurence Fishburne est là pour refléter les tensions racistes. Christian Slater joue les salauds de service et rappelle qu’il n’a pas été bon au cinéma depuis… Depuis quand au fait ?


On perçoit bien entendu les ficelles mais il n’y a pas de côté bassement moralisateur, ni même de putasserie. Ce qui rend tout ça plutôt sympathique et même humble. Incidemment, bien que ce ne soient pas les intentions d’Emilio Estevez, on peut être tenté de faire un parallèle entre la politique de Kennedy et celle de Bush Jr. dans ce qu’elle représente aux yeux du peuple américain : l’un prône la paix dans le monde – on évoque en pointillés la guerre du Viêt-nam et l’assassinat de Martin Luther King – et affiche ses intentions anti-bellicistes ; l’autre encourage au contraire le militarisme, la guerre et la destruction par le chaos. Kennedy affichait un sentiment de confiance et d’espoir par l’utopisme et rendait les gens heureux : est-ce que le film ne serait pas justement une façon de remettre en cause la politique de Bush ? Dans tous les cas, il en résulte la même morale : les Etats-Unis se revendiquent comme une démocratie qui milite pour la paix alors que tout a été construit sur la violence. Ce que David Cronenberg démontrait de manière prodigieuse dans A history of Violence où même le citoyen américain le plus lambda possédait en lui les germes d’un tueur froid et implacable.



Maintenant, si on peut se satisfaire des prémisses de réflexion sur la politique et les répercussions qu’elle a sur la société américaine, on est en droit de discuter plusieurs points. Par exemple, si on comprend le choix d’Estevez de n'avoir représenté Bobby Kennedy qu’au travers d’images d’archive et de discours méticuleusement choisis, certains pourront s’offusquer du portrait naïf qu’il fait du politicien en ne cherchant pas à gratter le vernis des apparences pour révéler les tumultueux et noirs secrets de la famille Kennedy. Mais ce n’est pas son but : Estevez semble plus préoccupé par la fascination que l’homme charismatique exerce sur des individus tout en restant le cul entre deux chaises (il ne parvient pas à choisir entre le film politique où les personnages incitent d’autres à voter et le film choral ; et stagne finalement à la surface). Voilà donc le problème de ce pas antipathique Bobby : son manque de profondeur. Ainsi que ses limites formelles, même si Estevez fait une belle utilisation de la steady-cam.



Bobby reste avant tout un film d’acteurs réservé à ceux qui aiment les confrontations d’acteurs hétéroclites. Ils sont trop nombreux pour que l’on s’attache à tous. Si certains confinent à l’anecdote (le couple Elijah Wood et Lindsay Lohan, pas intéressant ; la présence fantomatique d’Anthony Hopkins qui vient faire deux trois parties d’échec en se contrefoutant de ce qui se passe autour de lui) ; d’autres en revanche se mettent subtilement en valeur. Dans l’exercice, comme d’habitude, ce sont souvent les acteurs oubliés qui gagnent (remember Patrick Swayze dans Donnie Darko), même si, parmi les plus jeunes, Freddy Rodriguez tire élégamment son épingle du jeu et confirme les espoirs placés en lui depuis Six Feet Under et plus récemment La jeune fille de l’eau.

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