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Bons baisers de Bruges

La critique d'Excessif

3/5
in_bruges_cineusok L'HISTOIRE : Deux tueurs à gages se réfugient à Bruges, fuyant Londres après un coup qui a mal tourné. Ils rongent leur frein dans la cité belge jusqu'au moment où leur boss demande à l'un d'exécuter l'autre...
Un film surprenant et agréable
Alors que Bons Baisers de Bruges pourrait se présenter comme une simple comédie policière se déroulant dans la magnifique ville belge, il se révèle assez vite que le premier film de Martin Mc Donagh est bien plus complexe qu’un simple divertissement dans lequel on retrouve un Colin Farell aux antipodes des rôles dans lesquels on a l’habitude de le voir. Explications.



Bons Baisers de Bruges, à première vue, peut laisser songeur à l’image de ces premières séquences complètement décalées. En effet, alors que le film semble être vendu comme un film policier aux tendances humoristiques, aux seconds rôles écrits et aux personnages caricaturaux à l'instar des films anglais de Guy Ritchie, il n’en est rien et fait montre d’une incroyable justesse et ce dès que l’intrigue se met véritablement en place. Certes les caractéristiques que l’on retrouve dans sa première partie sont très proches des comédies à suspense à l’humour britannique si particulier mais c’est sans compter sur la présence du réalisateur Mc Donagh qui signe ici son premier long métrage après un court oscarisé. En effet, la patte du metteur en scène est omniprésente et pose sa première partie brouillonne et caricaturale comme une longue exposition qu’il faudra tout de même suivre pour véritablement accrocher à cette histoire troublante de deux tueurs à gages Ray et Ken, interprétés respectivement par Colin Farell et Brendan Gleeson. L’ensemble est déroutant pour diverses raisons qui ont une malheureuse tendance à surprendre le spectateur.


D’une part, Farell se pose là comme un cabotin de première, comme il sait si bien le faire dans certains de ses rôles et est sans arrêt dans le sur-jeu d’autre part, l’humour si particulier qui est marque de fabrique de la comédie britannique peut être dans un premier temps inabordable, surtout quand le ton du film n’est ni vraiment à la comédie et encore moins à une quelconque intrigue policière. Troublant donc de ne savoir sur quel pied danser mais très vite cette astuce bancale semble être une force pour le metteur en scène qui finalement ne faisait que poser des bases pour une trame beaucoup plus proche du théâtre que de la réelle narration cinématographique. Normal lorsque l’on sait que le réalisateur est, avant tout, homme de scène et homme de lettres. Auteur de deux trilogies (Leenane et Aran Island) dans lesquelles il emploie sans cesse les dialectes curieux et ironiques d'Irlande qu’il pousse vers ses limites, il est connu pour être un excellent dramaturge et se sert finalement dans son film des codes qu’il pratique depuis toujours. C’est pour cette raison que son film dans un premier temps peut surprendre, tant les premiers quart d’heures sont étranges et finalement tellement indispensables. Mais sa construction est suffisamment adroite pour que chaque pièce du puzzle trouve sa place et permette au spectateur de se frayer un chemin dans cette histoire beaucoup plus humaine que ce que peuvent laisser penser les premiers dialogues.


Véritablement construite en trois parties, l’intrigue de Bons Baisers de Bruges se révèle assez vite être une tragédie à l’ancienne dans laquelle des personnages marqués par la vie devront faire des choix déchirants même si ceux là ne consistent qu’à changer de point de vue sur ce qui les entourent. Aussi alors que nos deux tueurs attendent patiemment, dans une ville touristique qu’ils ne connaissent pas, un mystérieux contrat qui doit leurs être communiqué par un coup de téléphone, les personnages se dessinent petit à petit et une véritable alchimie se créée entre les deux acteurs, le jeune fou et le vieux sage, tous deux irlandais, au fur et à mesure que leurs personnages se dévoilent par de petits détails, posant d’autant plus de questions sur la richesse de leurs psychés que leurs simples scènes dramatiques. Difficile alors de supporter Farell pleurant à outrance dans sa salle de bain suite à une remarque de son mentor lorsque le jeune acteur prouve en deux phrases, un peu plus tard, à quel point il peut être grand! Car oui! Collin Farell est un grand acteur qui suite à ces premières minutes proches de la comédie burlesque (dans le jeu du jeune homme), prouvera sans arrêt l’importance de la finesse et de la simplicité de l’interprétation qu’il offre, emportant définitivement le spectateur avec lui, combien même ses actes sont irréparables. Ainsi, avant la révélation de ce fameux contrat qui lancera vraiment l’intrigue et le drame humain qui en découlera, les deux personnages se présentent comme deux être radicalement différents mais réunis par un job qui ne leurs laisse pas beaucoup de place pour ressentir: tandis que Ken profite des jours d’attente à Bruges pour visiter les musées, églises et autres endroits typiques, Ray ne supporte que très peu cette ville qui parait si étrange et si peu naturelle. Et alors que l’attente du nom d’une personne à faire disparaître se fait de plus en plus longue, les motivations s’épaississent, le jeune loup souhaitant continuer son parcours meurtrier au plus vite, seule véritable raison à son existence, forme d’oubli certain aussi, et le vieux briscard pensant de plus en plus à raccrocher, la magie de la ville lui apprenant que la vie comprend encore beaucoup de surprises.


Et la plus grande surprise sera bien évidement ce fameux contrat qui fatalement opposera les deux hommes et réveillera les passions de chacun surtout qu’au fur et à mesure, l’attente, l’ambiance des décors dans lesquels ils évoluent , le calme et la beauté de Bruges deviennent catalyseurs d’un retour au source émotionnel, les deux s’effritant petit à petit pour laisser apparaître leurs faiblesses et leurs traumas. L’écorché vif désireux de quitter au plus vite cette ville dans laquelle les gens semblent heureux se fait de plus en plus sentir et le souvenir d’une grave erreur commise lors d’un précèdent boulot se matérialise de plus en plus au travers de rencontres et d’impressions… Ray veut partir de Bruges, il le dit, mais il veut partir tout court, quitter cette vie, et il l’assume de plus en plus. Quand au pauvre Ken, qui compte de plus en plus raccrocher pour mieux s’établir et rattraper des moments perdus à la violence, l’alternative de finalement continuer son œuvre se fait de plus en plus précise… Les deux hommes sont donc bientôt étroitement liés, bien plus que par une simple amitié, surtout qu’autour d’eux gravitent des personnages toujours plus étranges et surprenant tels qu’une dealer et son mec skin, un nain sortant avec des prostituées et contant ses histoires racistes de fin du monde dans laquelle les nains noirs devront affronter les nains blancs et enfin ce terrible Harry (Ralph Fiennes, parfait comme d’habitude), commanditaire du contrat et qui se fait de plus en plus présent et incarnation à proprement parler d‘un troisième acte violent et sans échappatoire…


Des personnages déchirés, désespérés aux prises à des questionnement intérieurs et des dilemmes auxquels personnes ne voudraient, humainement être confronté, c’est le véritable fond du film de McDonagh qui utilise toutes les cordes que possède son arc pour rendre crédible et bouleversante cette histoire. Et le mieux c’est qu’il le fait avec une subtilité certaine. Un peu d’humour par ci, de la violence par là; des seconds rôles attachants et des rebondissements épisodiques intimes font du film un petit bijou bien plus cruel que ce qu’il pourrait laisser paraître. Et ses maintes références à la peinture, à l’oeuvre de Jérôme Bosch plus précisément, à la puissance émotionnelle de Bruges en tant que ville hors du temps, font que le film dépasse et de loin tous les drames policiers que l’on a pu avoir depuis un moment. Car lorsqu’une intrigue démarre dans un créneau concret réaliste, que l’ensemble est humain et que finalement cette ville, si jolie et si particulière, par des interprétations pleines de finesse et une mise en scène soignée, semble être une sorte de purgatoire, radicalement hors de l’espace et hors du temps, c’est que le spectateur à face à lui une très belle œuvre qui continuera longtemps à le hanter. Et si l’enfer ressemble à Bruges, autant profiter de la vie au maximum avant qu’il ne soit trop tard…

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