Bienvenue en Amérique. Une Amérique où les ours peuvent nager dans des piscines, où les armuriers vendent des armes sophistiquées à quiconque veut buter du juif, où les hommes ne se font pas la bise parce qu’ils ne sont pas des pédés, où les nanas sont toutes des salopes qu’il faut baiser sauvagement parce qu’elles le méritent. On arrête là ? Loin de cautionner ces idées ou de dire des gros mots avant de s’excuser en rougissant,
Borat est un film très drôle, oui, mais pas que: c’est aussi terriblement inquiétant, subversif, prodigieux, audacieux. Quelque chose comme une plongée hilarante et impertinente dans les arcanes d’une Amérique péquenaude, assurée par Sacha Baron Cohen, artiste unique et phénoménal.
BORATRéalisé par Larry Charles
Avec Sacha Baron Cohen, Pamela Anderson…
Date de sortie : 15 novembre 2006Borat, reporter télé du Kazakhstan, se retrouve aux Etats-Unis dans le but d'effectuer un reportage sur cette grande nation. Mais très vite, le dessein devient autre : alors qu’il regarde la télé, il tombe amoureux de Pamela Anderson. A partir de cet instant, il va tout faire pour la retrouver et la demander en mariage. Entre temps, il va croiser des monstres ordinaires qui vont lui rappeler que l’Amérique n’est pas le Kazakhstan (et réciproquement).
Pervers et contre tous, c’est le mot qui convient pour qualifier
Borat, opus qui détonne méchamment dans le politiquement correct ambiant et devrait en toute logique déclencher son lot de polémiques (info ou intox mais aux dernières nouvelles, le film aurait apparemment provoqué un incident diplomatique entre les Etats-Unis et le Kazakhstan)! Les bien-pensants auront de quoi s’offusquer: la charge anti-américaine n’est pas tendre, le ton ne se veut pas sérieux, l’humour se revendique gras, potache, scatologique. Mais tout ce qui peut rebuter à l’origine (la grosse farce US avec son cortège de gags lourdauds) devient l’alternative nécessaire pour amplifier la dérision et la distance d’un propos très acéré. Soyons clairs: un film qui se serait satisfait de sa propre connerie pour niveler joyeusement l'intelligence du spectateur par le bas aurait épuisé au bout de cinq minutes, de la même façon que le one man show pelliculé où tout repose sur les agitations d’un comique .

Heureusement, ici, il n’en est rien: le discret Larry Charles et sa caméra branlante (on n’est pas là pour hurler à la virtuosité formelle) se contentent de suivre les pérégrinations de l’acteur Sacha Baron Cohen - talent authentique - dans le rôle de Borat, brave reporter du Kazakhstan qui part aux States pour découvrir un monde profane, peut-être bien le bouleverser un peu et surtout atteindre le graal: rencontrer Pamela Anderson pour la demander en mariage (prière de ne rien dire sur la conclusion). Après avoir été
Ali G, rappeur blanc qui désespère de ne pas avoir le black power, Sacha Baron Cohen se métamorphose au propre comme au figuré, aligne les blagues de cul misogynes et confirme une prédilection pour la provocation acide qui brûle au second degré les préjugés hâtifs et dissèque ce qui se trame sous les apparences bienveillantes. Son Borat est un Candide perdu dans un monde trop vaste pour lui, mais il est tellement déphasé qu’il ne se rend pas compte du pétrin dans lequel il s’embourbe, comme dans cette scène presque surréaliste où il se met à parodier l’hymne américain devant des dévots de la politique de Bush Jr. qui préfèrent les lézards aux barbus.
Le comique – doué et couillu – brouille les pistes entre réalité et fiction, s'attarde sur des gens de la vie de tous les jours en les agressant (l’agression se résume à faire la bise, à dire bonjour, à s’agripper à eux dans le métro, à leur courir après), radiographie la peur phobique de l’étranger et se moque des folklores. Présenté dans l’introduction comme un crétin, Borat croise des monstres qui seraient caricaturaux s’ils n’existaient pas. Or, tous les loustics existent et révèlent sans retenue ni complexe les pensées noires qui les habitent. Dans le flux qui réussit à ne jamais être ennuyeux, certaines scènes sont anthologiques: lorsque le protagoniste participe à un concours de rodéo et discute avec l’un des organisateurs qui lui dit qu’il devrait changer de look parce qu’il ressemble trop à un musulman avec sa moustache et sa coiffure, ou lorsqu'il va au dîner d’une Nadine de Rothschild US pour semer la panique chez des bourgeois obséquieux. En se faisant passer pour un con, il révèle la connerie des autres. Et ce jeu de massacre a quelque chose de très stimulant…

Parce qu'il n’est pas un Michael Moore même s’il manipule ses interlocuteurs pour qu’ils balancent ce qu’il veut entendre, encore moins un Michael Youn même s’il se balade à poil dans les hôtels et adore les postures débiles, Sacha Baron Cohen refuse tout esprit de sérieux et maintient un juste équilibre entre le rire et le malaise. Sans la moindre baisse de régime (un exploit dans un genre qui à fortiori invite à l'overdose), sa fiction documentaire carbure à plein tube. Certains pourront toujours dire qu’il brosse un portrait du tonton Sam honteusement manichéen mais dès le départ, il s’attache à des phénomènes remplis de haine comme il peut s’attacher à quelques freaks paumés chez qui il trouve une vraie beauté (scène pathétique où une prostituée est humiliée dans un dîner). Toutes les personnes balancent de telles énormités qu’il est préférable d’en rire dès le départ, auquel cas on peut passer à côté de ce délire tout sauf consensuel. Et le réal cible bien ses proies (des féministes frustrées, des jeunes branleurs machos, des vieux rustauds racistes et homophobes) pour célébrer une certaine Amérique qui se masturbe sur Pamela Anderson et raffole du Jerry Springer show.

Le trublion ausculte les ravages de la politique de son pays sans démagogie suintante, donne le bâton pour se faire battre (la tradition Kazakh voudrait que l’on fasse des "lachers de juifs") et brise quelques tabous brûlants et tenaces. Histoire de contrer la grise mine de l’Amérique post-11 septembre. Personnage miroir, poil à gratter qui déclenche des frustrations contemporaines,
Borat permet ainsi à Baron Cohen d’enregistrer la médiocrité humaine et de nous la renvoyer en pleine tronche avec désinvolture, désabusement, inconscience, cruauté, loufoquerie, cynisme et simplicité. Personne n’est épargné, tout le monde est touché.