L'industrie du cinéma, c'est bien évidement une machine extrêmement huilée permettant à de gras producteurs de serrer leurs épaisses mâchoires sur de gros cigares. Mais c'est également dans de rares cas un outil médiatique permettant aux auteurs les plus atypiques de partager avec la masse une opinion qui est la leur, au même titre qu'une folie douce à l'improbabilité vraiment bienvenue dans ce monde trop dessiné, et proposer certains films sur le simple postulat du "Et si on disait que …?".
Bubba Ho-Tep est de ceux-là. Script à l'incongruité qui suscite immédiatement l'intérêt, mais surtout film phare de l'autre côté de l'Atlantique et qui arrive enfin en nos contrées après des mois et même des années d'attente inespérée. Si ce n'est pas Rock'n Roll ça …
BUBBA HO-TEPUn film de Don Coscarelli
Avec Bruce Campbell, Ossie Davis, Ella Joyce, Heidi Marnhout, Bob Ivy
Durée : 1h28
Sortie : 15 février 2006Alors qu'il coule ses vieux jours dans un hospice de l'Amérique profonde, Elvis Presley se lie d'amitié avec John Fitzgerald Kennedy et voit périr un à un chacun des membres du centre de repos. Néanmoins une inscription égyptienne gravée dans les toilettes et l'attaque d'un scarabée surdimensionné poussent les deux hommes à soupçonner la présence d'une momie qui reprendrait vie en absorbant les forces vitales des petits vieux de la région. S'ils ne veulent pas se faire aspirer par tous les orifices, Elvis et JFK vont devoir faire équipe pour mettre le monstre hors d'état de nuire.Qu'on se le dise, Elvis n'est pas mort, il est juste vieux. Mais dans sa condition, cela revient à peu près au même puisque le King est actuellement cloué sur un lit motorisé dans un hospice niché au milieu de nulle part. C'est avec le plus grand sérieux du monde que nous est raconté son épatant périple de rock-star blasée ayant échangé son statut d'idole incontournable avec un sosie de pacotille qui lui n'a pas résisté longtemps à la coke. Ou celui d'un bonhomme désormais condamné à regarder le plafond en se disant qu'il n'a réussi qu'à rater ses deux vies, et peut-être rehaussé un tantinet celle de cet inconnu qui a ruiné la sienne publiquement. Condamné à n'être pris que pour un dingue par tous ceux qui entendront sa version, le King pourrait finalement trouver une maigre compensation en se débarrassant du roi des morts, aidé par un prétendu JFK noir, repigmenté, retransplanté, et au cerveau comblé par des sacs de sable n'ayant que sa propre parole pour unique preuve de ses dires.

Voilà qui sort de l'ordinaire et voilà qui pousse à créer la surprise. Surprise il y aura et pas nécessairement là où l'on doit l'attendre (sinon ce n'est plus une surprise) car la grande force de
Bubba Ho-Tep est de toujours aller de l'avant sans jamais s'affadir une seconde sur son postulat aussi énorme soit-il. Exploit d'autant plus salutaire lorsqu'il est question de vieillesse, de lenteur, et de limites - imposées par les finances - tant sur le nombre de personnages que celui des décors. Ainsi le réalisateur Don Coscarelli évite intelligemment le piège du film de monstre farfelu en allant plus loin que "Elvis contre la momie" avec tout ce que ce pourtant alléchant programme aurait pu apporter. D'abord déconcertant parce qu'il contourne la violence, les combats, l'action et l'aspect cartoon du genre pour en faire une œuvre adulte,
Bubba Ho-Tep fait surtout preuve, certes d'un humour très souvent délirant, mais finalement ancré dans une logique satirique riche de sens, et par laquelle on pourra tous vite se sentir concerné. A ce niveau Cosacarelli fait mouche immédiatement !
La tentation est sans doute grande, mais même avec Campbell dans le rôle titre,
Bubba Ho-Tep évite d'incarner un
Evil Dead bis avec son esprit
Tex Avery pour mieux s'ancrer dans quelque chose de terre-à-terre. Un sérieux inégalable pour ces petits vieux qui ne chercheront jamais à cabotiner, la logique de leur point de vue contrastant suffisamment avec les évènements irréels les entourant pour que ça reste hilarant. Leurs réactions d'une évidente crédibilité face à certaines choses n'ayant ni queue ni tête cumulent sans problème les fous rires pourtant incongrus. D'ailleurs, là encore d'une manière risquée, le réalisateur ne fait pas fi d'une incursion du fantastique trop évidente en ne nous polluant que très peu de meurtres et encore moins d'effets spéciaux qui n'ont pas ici leur place. Seuls les personnages comptent, et surtout ce qu'ils représentent.
En effet, même s'il y a déjà largement de quoi faire, le thème principal de
Bubba Ho-Tep est la vieillesse dans ce qu'elle peut avoir de désarmant chez ceux qui ont eu, ou qui pensent avoir eu une vie glorieuse. Car au-delà du simple fait que même les plus grands sont condamnés au navrement (bouffe dégueulasse, érection inexistante, protubérance furonculeuse sur l'outil de virilité ou un simple mal de dos), le doute plane toujours sur ces papys qui ne sont peut-être pas qui ils prétendent être. Un flou d'autant plus génial qu'il remet également en doute toute l'intrigue du film (des vieux meurent d'une mort naturelle : trouvons le coupable !) et son monstrueux assassin qu'aucune personne saine d'esprit ne peut jurer avoir aperçu. Une touchante lutte inespérée pour la dignité, le salut, et la reconnaissance par une jeunesse locale plus crétine encore mais surtout un regard acerbe sur la médiocrité d'une manière générale, qu'elle soit ridicule ou triste.
Alors
Bubba Ho-Tep mérite-t-il son petit statut d'ovni incontournable ? Assurément oui, tant ses divers degrés de lecture, d'humour et la vraie justesse de son propos sont vraiment parlants. En confrontant ses deux vieux à une momie – dont la traduction littérale nous ramène à la fois et à la vieillesse extrême et aux babillements de la petite enfance – Don Coscarelli dépeint un combat pour la vie et la résurrection sous un double angle vraiment particulier par ceux qui souhaiteraient racheter leur conscience et celui qui préfère dévorer les âmes des autres. Un ennemi par ailleurs tout aussi rocailleux puisqu'il n'aura guère la force de s'en prendre à des petits jeunes et se contentera d'aspirer des esprits en fin de parcours en les gobant par l'endroit le plus indescriptible du corps humain en ces lignes. Délirant, un peu graveleux, juste ce qu’il fallait à
Bubba Ho-Tep et sa déclaration d'amour au bonheur de tout à chacun pour devenir l'un des divertissements fantastiques les moins crétins de sa génération et par ailleurs le plus recommandable du moment. Oh yeah !