La critique d'Excessif

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Affiche Bug L'HISTOIRE :

Une serveuse de bar désespérée se lie avec un vagabond excentrique. Leur aventure va peu à peu tourner au cauchemar. Espionnés par le gouvernement grâce à un réseau de surveillance secret, ils vont avoir affaire à de mystérieux insectes capables de pénétrer le corps humain...

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs, Bug, film monstrueux, furète dans tous les registres (comédie, horreur, mélodrame) et provoque un de ces chocs qui laisse des traces. Résultat : une expérience barrée et inestimable qui flingue les conventions et détonne miraculeusement dans son contexte. Traqué n’était donc pas que le simple revival d’un cinéaste, c’était surtout les belles prémisses d’un réal qui renouvelle sa grammaire cinématographique. Exquise expérience.

BUG
Un film de William Friedkin
Avec Ashley Judd, Michael Shannon, Lynn Collins…
Présenté à la quinzaine des réalisateurs à Cannes

Sortie USA : 16 Décembre 2006
Sortie France : non communiquée


Serveuse solitaire au passé tragique, Agnès loge dans un vieux motel et vit dans la peur de son ex-mari violent qui vient d’être libéré sur parole. Pourtant quand Agnès commence une relation sentimentale avec Peter, un homme excentrique et instable, elle retrouve espoir… jusqu’à ce que les premiers insectes arrivent.


Cinéaste ambigu parce que fasciné par l'ambiguïté morale (il a monté deux versions du Sang du châtiment - une pro et une anti-peine de mort), William Friedkin est friand de films ténébreux qui autopsient la frontière, ténue, entre le bien et le mal, et laissent le spectateur réfléchir par lui-même. Outre l'intensité des rebondissements, la complexité de ses personnages et le canevas faussement tranquille de ses intrigues, les dénouements de certains de ses opus les plus controversés (Rampage reste l'archétype Friedkien par excellence) tendent généralement des miroirs face à des situations souvent extrêmes. Ceux qui étaient présents lors de son hommage à la Cinémathèque ont pu s'en rendre compte. Notamment en redécouvrant quelques uns de ses sommets célèbres (Sorcerer, relecture flamboyante du Salaire de la peur, de Clouzot, ou L'exorciste, film d'horreur diabolique dans lequel les acteurs étaient aussi éprouvés que les personnages - Ellen Burstyn s’en souvient encore) mais aussi, et hélas, oubliés à l'instar du rarissime Cruising, peut-être l'un de ses meilleurs opus, du moins l'un de ses plus tortueux, où Pacino se perdait littéralement devant la caméra du cinéaste dans une descente aux enfers, singulière de profondeur et épatante de liberté artistique dont la choquante beauté se passe de commentaires.


On avait laissé Willy, le cinglé, il y a trois ans avec Traqué, film de studio rudement efficace après les tristes Jade et L'enfer du devoir, qui avait tous les éléments adéquats pour rassurer sur la vitalité filmique de son auteur (prologue impressionnant qui plongeait dans le chaos délétère de la guerre, expression des sentiments à travers le seul langage de la violence, relation père-fils spirituel, enquête policière tordue sur fond de jeu de chat et de souris, courses-poursuites terribles, zestes de Predator et de Rambo...). En somme, un survival roboratif. Dans son nouveau long métrage où les incestes ne sont pas forcément ceux qu’on croie, on le retrouve transcendé par une histoire à travers laquelle il a projeté un univers très fort.


Ceux qui connaissent William Friedkin savent à quel point ce cinéaste est imprévisible et grand. Avec Bug, il est à la quintessence de son art: il mue ce qui aurait pu ressembler à un énième drame lambda sur fond de révélations de démons intérieurs en un charivari filmique d’une intensité peu commune. Progressivement, au gré de séquences étendues et opaques, naît ce qui s’appelle le chaos Friedkien des plus belles heures. Un tumulte qui rivalise d’idées formelles et d’audaces narratives. Dès les premières images, la virtuosité stylistique se cogne à des enjeux dramatiques très robustes qui donnent envie d’en savoir plus. Annihilant les tours de passe-passe des petits roublards à la mode (on peut causer de la paranoïa de la schizophrénie sans avoir recours au petit Lynch illustré et aux personnages présupposés imaginaires), Bug est juste un film qui s’effeuille progressivement pour laisser apparaître sa troublante nudité.



Malgré les apparences, le combat de Bug, adaptation d'une pièce de Tracy Letts par son auteur et quelques pros (citons Bryan Singer), reste Friedkien : lutter contre le conformisme des images et réveiller, en douceur, les consciences endormies. Mais pas de la même façon que certains de ses classiques les plus ambigus. Ici, son cauchemar agit de manière plus insidieuse et redoutable parce qu’il privilégie les risques et les dérapages. En confrontant deux personnages paumés qui soignent leurs blessures (elle a perdu un enfant, il a connu les expériences pendant la guerre du Golfe) par l’amour (puis la déraison), Friedkin célèbre l’Amérique des paumés en zoomant dans les méandres mentaux de personnages qui confondent réalité et fantasme. En lorgnant discrètement vers les univers de Cronenberg (étrangeté organique des rapports humains) et de Haynes (personnage féminin a priori accordé avec le monde qui développe une allergie sociétale terrifiante), le réalisateur de Cruising fomente des séquences violentes, élégantes, fiévreuses et polémiques qui sont autant de promesses angoissantes. Le délire de la dernière demi-heure qu’il serait coupable de dévoiler (les rumeurs Cannoises se chargeront de faire monter la sauce) risque de marquer méchamment les rétines au point de provoquer un enthousiasme paradoxal. A la manière d’A History of Violence, la singularité du style impose un humour malaisant qui risque de ne pas être unanime. Tant mieux: comme son confrère Canadien, Friedkin déteste les précipités consensuels. En toute logique, son film est beau et fort, brutal et émouvant, voluptueux et audacieux. En somme, richissime.


La première partie, intimiste, distille une ambiance torve qui confirme l’idée selon laquelle la platitude n’est qu’apparente (dichotomie entre la surface et la profondeur, travail sur le son qui semble refléter des bouleversements intérieurs des persos). Lentement, les deux individus se séduisent, s’aiment, se consument de désir : le protagoniste masculin n’est pas un bourrin qui cherche à se faire la première nana mais plutôt un cœur aux meurtrissures béantes prêt à aimer. La demoiselle, blessée par l’existence, taraudée par la présence de son ex tortionnaire qui lui soutire ses économies, et des traumas du genre rustauds, se réfugie dans l’ambiguïté sexuelle pour mieux provoquer la vie et trouve finalement la présence sécurisante qui lui manquait.
Seulement voilà, en un simple tremblement, Friedkin retourne tous les clichés de ce qui s’annonçait comme la love story improbable de deux âmes solitaires gentiment névrosées. Le drame intense bifurque vers des horizons plus obscurs et insaisissables et rappelle au passage que deux films fonctionnent en un. Tout ce qui suit met sens dessus dessous au propre comme au figuré, charrie le rire et l’effroi. Bref, stimule des tonnes de sensations qui n’attendaient que ça. Ashley Judd et Michael Shannon sont sidérants. L’une confirme, l’autre se révèle. Dans ce tourbillon d’interactions, il y a une lutte entre deux corps pour faire évoluer la scène dans une direction inespérée, une lutte qui se révèle bien vite une affaire humaine autant qu’esthétique. Et leur combat devient le nôtre.


Leur implication extrême donne un surplus d’ambiguïté à ce grand bloc d’étrangeté qui va jusqu’à franchir déraisonnablement une ligne au-delà de laquelle on trouve une sorte d’hystérie maladive, une démence du sens et des affects. La réussite du film ne tient pas qu’à l’intelligence du cadre, une finesse de montage, des mouvements de caméra hallucinants (dont le premier en hélico) mais également à une façon de laisser l’acteur libre de ses mouvements et les personnages libres de leurs actes. En somme, Friedkin concilie ce qu’il sait faire de mieux (l’exigence et le divertissement) et signe une délicieuse dérive dont l’aboutissement laisse béat d’admiration. C’est aussi et surtout une putain d’histoire d’amour où le fantasme érotique cohabite avec un humour noir glacial et une délicieuse folie paroxystique.

Romain Le Vern



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