L'HISTOIRE : Jacky Vanmarsenille est éleveur. C'est un être renfermé, imprévisible et parfois violent... Aux côtés d'un vétérinaire sans scrupule, il s'est forgé une belle place dans le milieu du trafic d'hormones. Mais l'assassinat d'un policier fédéral et sa rencontre avec un ancien ami d'enfance, qui partage avec lui un tragique secret, bouleverse le marché que Jacky doit conclure avec le plus puissant des trafiquants de Flandre... Narration solide, atmosphère originale.
A l'origine de Bullhead, il y a un film noir : Les anges aux figures sales (Michael Curtiz, 1938) avec James Cagney et Humphrey Bogart. On y voyait deux enfants issus d'un quartier populaire de New-York se retrouver quinze ans plus tard : l'un devenu prêtre, l'autre un caïd. Pour son premier long métrage, Michael R. Roskam reprend le même concept des deux enfants qui, une fois adultes, empruntent des chemins opposés. La morale les sépare mais ce qui les rapproche, c'est un traumatisme qui a déterminé leurs comportements: la propension au mensonge pour le premier et la frustration sexuelle pour le second. Le long flash-back, situé à mi-parcours, revenant sur l'événement en question avive chez le spectateur une émotion tellement forte qu'il apporte un éclairage inédit sur tout ce qui s'est passé et va se passer. Pour donner un exemple récent, c'est un peu comme dans Mysterious Skin (Gregg Araki, 2004) où deux ados séparés par la vie, l'un hypersexué et l'autre asexué, cherchaient une réponse à leur mal-être. L'autre force de Bullhead - et c'est l'autre point commun avec le Curtiz - vient du mélange des genres même s'il tient finalement du mélodrame beau et bizarre.
Comme dans une tragédie Shakespearienne, Michael R. Roskam marie le tragique et le grotesque, multiplie les forces destructrices, joue des contrepoints, interroge la posture virile, révèle la défiance orgueilleuse des pères pour leurs fils. Le jeune cinéaste flamand a trouvé en Matthias Schoenaerts (acteur phénoménal, déjà vu dans Left Banke, de Pieter Von Hees, prochainement chez Jacques Audiard) une créature tragique à la fois monstrueuse et magnifique, au corps sculptural et au regard d'enfant perdu, qu'il filme avec une réelle compassion. Au-delà de ce portrait de freak, le récit viscéral et foisonnant semble avoir été perfectionné dans ses moindres détails en termes de contenu dramatique, de rythme et d'équilibre. Michael R. Roskam a bien compris qu'il était nécessaire de traduire des choses tordues avec un langage simple pour toucher le maximum de monde et que, de fait, la «marginalité» ne doit pas s'adresser qu'aux spectateurs avides de cinéma singulier. Cette humanité, cette complexité et cette universalité expliquent sans doute sa présence dans les nominations pour l'Oscar du meilleur film étranger et plus généralement le fait que Bullhead fonctionne uniformément sur n'importe quel spectateur.
Romain LE VERN
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