Ne surtout pas s'arrêter au titre français un peu gauche:
The world's fastest Indian, en VO, fait partie de ces petits films sortis de nulle part; que personne n'attend et que, certainement, personne ne mettra au sommet de sa liste de priorités; et qui pourtant cachent des trésors de générosité et de simplicité faite film. Une histoire touchante, une interprétation aux petits oignons, une mise en scène qui épouse son sujet sans l'envahir, une ambition modeste et exigeante à la fois: divertir sans être débilitant; tels sont quelques un des ingrédients réunis par
Burt Munro. Bien assez pour lui assurer un sympathique bouche-à-oreille. En langage "profane", on appelle cela une bonne surprise.
Burt Munro(The world's fastest Indian)
USA / Nouvelle-Zélande - 2005
Un film de Roger Donaldson
Avec Anthony Hopkins, Annie Whittle, Bruce Greenwood, Aaron Murphy...
Durée: 2h00
Sortie le 22 mars 2006
Nouvelle Zélande, fin des années 60. Burt Munro est un vieil original féru de vitesse qui vit dans son garage et poursuit un rêve qu'il n'a pas encore eu l'occasion de concrétiser: faire de son Indian de 1920 la moto la plus rapide du monde, en participant à la Semaine de la Vitesse qui a lieu annuellement sur le lac salé de Bonneville, Utah. Apportons d'emblée une précision : si le film nous apparaît comme inconnu au bataillon, ses instigateurs ne le sont pas. On ne vous fera pas l'affront de vous présenter Sir Anthony Hopkins, qui incarne le rôle titre avec la magnificence qu'on lui connaît, et qui de surcroît manie l'accent Kiwi de façon fort convaincante. Sa prestation, toute de bonhomie candide, est pour beaucoup dans l'intérêt que l'on est en droit de porter au film.
Le cas Roger Donaldson est en revanche sujet à caution. S'il est loin d'être un débutant, force est de constater que sa filmographie ne parle pas toujours en sa faveur.
Cocktail, Guet-apens, un
Bounty (avec déjà Anthony Hopkins) étonnamment marqué par l'empreinte des années 80 pour un film dont l'action se déroule au 18e siècle… Autant de pièces à convictions peu rassurantes à verser au dossier de l'accusation. Mais la défense n'est pas en reste pour autant: si la quantité de bons films n'est pas forcément au rendez-vous, la qualité répond bel et bien présent, via par exemple
La Mutante -un métrage semblant voué au casse-pipe mais qui se laisse pourtant suivre avec un plaisir aussi coupable que contagieux- et surtout
Treize jours, vrai joyau du film de politique-fiction, qui retrace la crise des missiles de Cuba avec une rigueur dans la reconstitution et une maîtrise dans la montée en puissance dans le suspense qui forcent le respect. Cela tombe bien, car de faits réels et de suspense il est grandement question dans
Burt Munro.
Parfois, l'ignorance peut être une bénédiction. Le public français en fait aujourd'hui l'expérience, aidé en cela par le choix qu'a fait le réalisateur de porter à l'écran une histoire vraie dont les tenants et les aboutissants nous sont inconnus à plus d'un titre. Un héros néo-zélandais, la fin des 60's, des courses de vitesse sur lac salé… Cela fait beaucoup de points d'interrogation pour un seul film. Et l'on ne s'en plaindra pas: impossible en effet de connaître à l'avance le fin mot de l'histoire. Réalisera son rêve de vitesse, le réalisera pas? Fin heureuse, fin tragique? La caution "histoire vraie", handicapante dans tellement de films de sports -ou gravitant autour d'un suspense sportif-, fait ici paradoxalement office de garde-fou. Et cela tient à la personnalité même du personnage central. Là où la majorité des films de sports adaptés de faits réels se résument à des
success story plus ou moins attendues, se contentant de dérouler les évènements vers un dénouement prévisible -ils ont dû gagner, car sinon, pourquoi avoir choisi de suivre telle équipe?-
Burt Munro joue sur un autre tableau. Celui du portrait mi-tendre, mi-loufoque d'un vieillard obsédé par la réalisation de son rêve de jeunesse. Une obsession qui rime ici avec obstination, et qui va conduire Burt Munro à déployer des trésors d'ingéniosité et de bonne volonté pour parvenir ne serait-ce qu'à quitter le sol de sa Nouvelle-Zélande natale. Une personnalité si unique qu'elle justifie à elle seule qu'on lui consacre un film, et qui permet de conserver jusqu'à la fin le suspense inhérent à l'enjeu de départ.
Un suspense dont, finalement, on finit vite par se foutre: l'intérêt de
Burt Munro ne tient pas tant en son récit sportif qu'en ses atours purement humanistes. Roger Donaldson l'a bien compris: l'intérêt, ce n'est pas la destination; c'est le chemin parcouru. Celui de Burt parvient à nous convaincre et à nous toucher, malgré quelques fâcheuses scories tenant principalement à l'absence d'antagonismes durant la première moitié du film. La pattern est immuable: Burt arrive quelque part, a un problème (caisse transportant la moto endommagée, voiture à réparer…), rencontre de pittoresques autochtones, les désarme complètement par sa gentillesse et sa candeur, se fait aider, résout son problème en deux temps trois mouvements et repart comme il était venu. Cela paraît pire que tout dit de cette façon, et effectivement, ces excès de bons sentiments ont de quoi faire peur. Et pourtant.
Pourtant, bon an mal an, et à notre corps défendant -ou pas-, on plonge complètement. Nos réserves du début s'effacent à leur tour devant l'humour (in)volontaire du personnage et son inébranlable détermination, et Burt Munro nous conquiert comme il conquiert les quidams qui sont amenés à croiser sa route. Ce n'est pas tous les jours que l'on s'abandonne à une bouffée d'optimisme et de joie simple au cinéma, sans pour autant ressentir les affres de la culpabilité devant un spectacle que notre orgueil de cinéphile nous commanderait de trouver mièvre. D'ailleurs pour la petite histoire, une anecdote mérite d'être relevée: le film a reçu une petite salve d'applaudissements en projection de presse, ce qui est rarissime. Ça ne veut rien dire, mais cela a le mérite de souligner un des effets bénéfiques du film sur votre organisme: il rend heureux. Et quand, finalement, les enjeux sportifs reprennent le dessus et que le récit s'emballe, cela ne se fait jamais au détriment de l'unité artistique du métrage ou de la pertinence de la mise en scène (les scènes de course finales sont à ce sujet réellement bluffantes). Le
road movie redevient une chronique de la vie d'un fou de vitesse, personnage lunaire et terre-à-terre à la fois, tendre et attachant malgré -ou à cause de- sa quasi-absence de défauts. Il faut le voire pour le croire. Et succomber.
Certes, comme nous l'avons dit plus haut, ce qui est important c'est le chemin parcouru. Pas la destination. Maintenant, si la destination vaut le détour, cela ne mange pas de pain.
Burt Munro vous offre les deux. On se demande pourquoi on s'en priverait.