Pour son 60ème anniversaire, le vénérable festival de Cannes a eu la bonne idée de faire appel à 34 cinéastes pour faire 33 variations autour d'un même thème: la salle de cinéma au moment où la lumière s'éteint et que l'on regarde le film. Chaque segment fait trois minutes. L'exercice est forcément inégal et hétéroclite. En près de deux heures, chaque cinéaste livre sa vision de ce bel espace qu'est une salle de cinéma, la faisant passer par toutes les ambiances, pour raconter une histoire ou simplement se souvenir de ce que ça a représenté pour eux.
CHACUN SON CINEMA Un film de Wong Kar Waï, Wim Wenders, Theo Angelopoulos, Claude Lelouch, les frères Coen, Olivier Assayas, Bille August, Jane Campion, Michael Cimino, David Cronenberg...
Durée : 1h50
Date de sortie : 31 octobre 2007Cela commence avec Raymond Depardon qui montre un cinéma en plein air, le visage des spectateurs, l'attente du film qui commence, tout le rite et l'impatience qui précède la projection. Kitano arrive ensuite avec un petit intermède amusant où il est un projectionniste absolument catastrophique qui laisse brûler la copie, ne recentre pas l'image. Il y a aussi ce beau moment de grâce orchestré par Angelopoulos où Jeanne Moreau dialogue avec Marcello Mastroianni dans une salle de cinéma vide. Puis vient ce souvenir étrange comme une réminiscence de Hou Hsiao Hsien qui fait revivre le cinéma de son enfance et montre ensuite le cinéma tel qu'il est à présent, comme une réflexion proustienne sur la fuite du temps. Il ya aussi de belles interrogations comme celle que pose Atom Egoyan où deux jeunes filles dialoguent par SMS tout en regardant de grands films comme
la Passion de Jeanne d'Arc de Dreyer (une dénonciation toute en finesse des dérives de notre modernité). Il y a la belle intervention de Nanni Moretti qui fait partager à la manière de ses fameux journaux intimes ses passions et ses souvenirs de spectateur (entonnant avec enthousiasme la musique de
Rocky). On retient l'émouvante contribution de Claude Lelouch qui raconte la rencontre de ses parents et son enfance dans un cinéma de quartier.
Deux ou trois petites histoires sont extrêmement belles et profondes, comme celle d'Alejandro Gonzàlez Inarritu, intitulée « Anna », probablement l'un des plus beaux courts métrages de l'ensemble, où une belle aveugle est émue devant
le Mépris de Godard (et sa musique magnifique) et où on assiste à un moment de son histoire d'amour à elle. Il y a le segment d'Olivier Assayas qui est aussi une belle variation inattendue autour de l'adultère ou la tromperie.
D'autres sont plus engagés, ils montrent un monde menacé par les bombes (Amos Gitai). La branche plus expérimentale est à mon avis la moins intéressante (Jane Campion, Wong Kar-Wai). Même si chacun trouvera dans cet ensemble des choses différentes qui conviendront à sa sensibilité. Les fantaisies sont également très réjouissantes (le « cinéma érotique » de Roman Polanski, l'étrange « suicide du dernier juif dans le dernier cinéma du monde » de David Cronenberg et le fantasme de Lars Von Trier pour se débarrasser d'un voisin encombrant). Mais il y a des ratages ou des poncifs inattendus sous la caméra de si brillants metteurs en scène (l'agaçant sketch de Walter Salles, celui de Michael Cimino, le cliché du spectateur qui entre dans l'écran de Gus Van Sant).
Tout le monde trouvera donc son compte dans cet ensemble. Cependant, c'est la loi du genre, on peut déplorer son manque d'unité, de liant, de cohérence. Le film à sketches est un genre plus que réjouissant, même si celui-ci tombe dans l'écueil habituel de ce genre de compilation. Il souffre d'un certain manque de construction et de différences extrêmement marquées d'un film à l'autre. Il faut se remettre dans le bain à chaque fois, déplorer parfois que telle ou telle esquisse ne soit pas développée davantage. Le récent Paris, je t'aime, très bel exercice de style du même genre présentait une harmonie plus réussie, des films qui s'enchaînaient avec plus de naturel et de fluidité. Ici on passe abruptement d'un univers à un autre, d'une petite perle à une oeuvre plus paresseuse sans beaucoup de transition.

A la sortie de ce patchwork, on a pourtant fait un beau voyage de cinéma, un peu décousu parfois, mais souvent émouvant et intéressant. On sent que certains se sont pris au jeu plus que d'autres. Au final on ne peut que se réjouir devant cette chorale, car ce genre des films procure un vrai plaisir de cinéma. Inégal certes, mais très riche. Au pire, si on ne goûte pas le style ou l'ambiance d'une partie, il suffit d'attendre trois minutes et de tomber sur un petit joyau. C'est une cinéphilie picoreuse, touche à tout, où chacun trouvera son cinéma.