"Pour survivre ici, pour gagner, tu dois vivre comme si tu étais déjà mort", Che Guevarra.
CHEUn film de Steven Soderbergh
Avec Benicio Del Toro, Demian Bichir, Franka Potente, Edgar Ramirez, Santiago Cabrera...
Durée : 4h28
Date de sortie : ProchainementQuarante ans après sa mort le Che reste un symbole prenant. De la révolution cubaine qu’il a mené auprès de Fidel Castro à celle qu’il a tenté d’amorcer en Bolivie, Sodebergh revient avec un réalisme teinté d’une pointe de lyrisme dans sa mise en scène enlevée et puissante sur cette figure de la scène internationale, en se concentrant purement sur les actions qu’il a menées sans entrer dans son intimité et rend hommage à cet homme idéaliste dont le cheminement se trouve teinté d’héroïsme. Benicio Del Toro apporte à son personnage une incroyable puissance et s’engage vers une Palme qui serait largement mérité. On oublie le comédien se fondant littéralement dans son rôle. Les 4h28, alors que la fatigue commence à se faire vraiment ressentir ici à Cannes, passe sans qu’on les ressente, on est emporté aux côtés du Che dans cette quête pour la liberté se transformant soudainement en une marche désespérée, celle d’un homme engagé, s’oubliant pour aller jusqu’au bout de sa mission, lutter contre les dictatures et l’impérialisme américain. Un grand moment de cinéma et d’Histoire.
Le film de Soderbergh sera finalement découpé en deux parties, la première sera présenté en octobre 2008 et la seconde en novembre 2008.
Sophie WittmerUne heure de queue, quatre heures vingt-huit de film (sans l’ombre d’un générique de début ou de fin) et un quart d’heure d’entracte (agrémenté d’un sandwich colle-aux-dents, d’une bouteille d’eau et d’une barre chocolatée). Soit en tout près de six heures à la gloire d’Ernesto Che Guevara, rebelle légendaire dont l’effigie trône quarante ans après sa mort au mur de bien des chambres d’adolescents pour qui il constitue toujours l’incarnation de la révolte contre l’ordre établi et un idéal de liberté annonciateur de Mai 68.
Che commence à peu près là où s’achevait
Carnets de Voyage de Walter Salles et se compose de deux parties, présentées à Cannes l’une derrière l’autre, mais conçues pour être distribuées séparément. L’ensemble se révèle pourtant d’une étonnante cohérence, malgré ses disparités apparentes. Le premier opus évoque le mouvement populaire qui a permis à Fidel Castro de déloger le général Battista du pouvoir à Cuba, grâce au soutien stratégique d’Ernesto Guevara. Steven Soderbergh chasse sur les terres de Clausewitz en mettant en parallèle l’action de la guérilla sur le terrain et diverses déclarations postérieures du Che qui expliquent sa doctrine politique et ses modalités d’application. Petit à petit, le film monte en puissance au fur et à mesure que le peuple cubain adhère aux thèses du Mouvement du 26 juillet créé par Castro, pour se concentrer sur cette guerre dont Guevara précise qu’elle n’est que l’antichambre qui mènera à la véritable révolution. La seconde partie, beaucoup plus linéaire, se situe une dizaine d’années plus tard quand le Che disparaît brusquement de la scène politique cubaine pour reprendre le maquis en important la rébellion en Bolivie. Mais ce combat-là, malgré son parallélisme avec le premier, connaîtra une fin rigoureusement opposée.

L’intelligence de ce diptyque aussi étonnamment parallèle (dans sa construction) que symétrique (dans sa conclusion) est de fonctionner comme un miroir à deux faces. Sa force dialectique réside dans le parti pris de Soderbergh qui consiste à rester constamment à hauteur d’homme (parti pris d’autant mieux assumé que le réalisateur est aussi son propre chef opérateur sous le pseudonyme de Peter Andrews), tout en dressant de son héros un portrait parsemé de références bibliques qu’on peut remarquer ou pas, mais qui ne font que contribuer à alimenter le mythe. Pour la même raison, le film se garde de s’immiscer dans la vie privée de Guevara, à l’exception de la première scène de la seconde partie, où on l’entrevoit brièvement en compagnie de son épouse et de ses cinq enfants qu’il s’apprête à sacrifier au profit de son désir endémique de propager la révolution à l’ensemble du continent sud-américain. Che apparaît donc moins comme un Biopic parmi d’autres que comme la célébration assumée d’une icône dont le destin finit par se confondre avec celui du Christ, au terme de ce qui est bel et bien filmé comme un véritable chemin de croix, l’âne, les apôtres et Judas (incarné par trois étrangers dont Régis Debray) étant même au rendez-vous.
Initié par le comédien Benicio del Toro, qui en tient le rôle principal avec son emphase coutumière, en l’occurrence parfaitement justifiée par le personnage qu’il habite, Che est un film aussi ambitieux que complexe qui réussit la prouesse d’éviter les clichés, tout en dressant un portrait particulièrement flatteur de cet idéaliste dont le côté obscur est escamoté par l’ellipse qui sépare ses deux parties. Le politicien n’apparaît guère qu’en théoricien, à l’occasion d’un voyage aux États-Unis où il tente de propager la bonne parole en terre ennemie. Vue d’Europe, la vision de Del Toro et Soderbergh (déjà associés dans
Traffic) a quelque chose d’angélique sinon de naïf. Vue des États-Unis, où le film a été produit, son audace est indéniable. Ici se situe sans doute la limite de cet exercice de haute voltige qui consiste à exalter un esprit rebelle dans le cadre d’un système capitaliste s’il en est : le cinéma, Che étant en outre distribué par une Major Company, en l’occurrence la Warner. Mais ce n’est qu’à ce prix qu’un tel film pouvait voir le jour. Il suffit pour s’en convaincre de confronter la fresque de Steven Soderbergh avec le Che ! de Richard Fleischer (avec Omar Sharif !), tourné en 1969, soit deux ans seulement après la mort de Guevara, donc sans le moindre recul historique.

Au bout du compte, Che apparaît comme un pari réussi. C’est un film qui concilie discours politique articulé et grand spectacle, ce qui est la marque des plus grands classiques du cinéma américain et de ses meilleurs réalisateurs. Toutes les générations devraient s’y reconnaître. Et tant pis si la légende prend parfois l’ascendant sur la réalité : c’est exactement ce qu’on attend d’un projet comme celui-ci, ses partis pris étant assumés sans la moindre ambiguïté. Reste à savoir si le jury cannois osera décerner sa récompense suprême à un film aussi long, qui plus est à un Work in Process dont la première partie pêche encore par certaines approximations de montage dues au fait que c’est par elle qu’a terminé Soderbergh pour être in fine au rendez-vous de la Croisette.