Rudi et Trudi forment un couple bien sous tous rapports ; heureux, épanouis mais subitement confrontés au spectre d’une maladie que l’on ne guérit pas et que l’on tait, ils vont essayer de revoir leurs enfants une dernière fois. Or, l’un des deux ne sait pas que l’autre peut subitement partir et l’abandonner…
CHERRY BLOSSOMS – UN REVE JAPONAIS Un film de Doris Dörrie
Avec Elmar Wepper, Hannelore Elsner
Durée : 2h02
Date de sortie : 10 septembre 2008
Le cinéma allemand depuis quelques années nous réserve des surprises aussi inattendues que particulières.
Cherry Blossoms ne déroge pas à la règle et installe le deuil et l'entretien du souvenir en élément central des douloureux lendemains. En suivant la destinée d'un homme, Rudi, à la vie trop organisée par sa femme qui le tient à l'écart de tout, le dernier métrage de Doris Dörrie nous offre de goûter dans sa première partie à la chronique d'une famille des plus communes. Famille qui va se déliter et se dévoiler à mesure que les traumas du passé ressurgiront, famille qui se ressoudera par la force de l’ébranlement causé par le deuil. A des années lumière de
Festen et d'autres films où famille rime avec catastrophe, le film évolue alors pour révéler plus que pour séparer les êtres et les corps. Ainsi, habité par une monstration volontairement relâchée et peu encline à des cadres fixes et léchés,
Cherry Blossoms suit son cours jusqu'à surprendre. Et pour mieux nous attraper.
Tout d'abord, ce qui dans un premier temps semblait se profiler ne se réalise pas et touche Rudi, l'autre membre de ce couple parfait en apparence. Ainsi, explose la cellule protectrice et le survivant de devoir faire face à tout ce qu'il a laissé se déconstruire et ne pas se tisser durant des années. Dès lors, dans l'obligation de se rapprocher, le père devenu veuf va vouloir perpétuer la mémoire de sa défunte et trop précieuse moitié. Au point de décider de partir vers Tôkyô pour retrouver son fils prodigue, parti s'exiler pour échapper à la tyrannie des apparences, des attachements et - paradoxe des paradoxes - des distances qu'ils creusent.

Commence alors à tous points de vue, un autre film qu'habite en nombre de situations le souvenir du grand Yasujirô Ozu et du sublime
Voyage à Tôkyô que ce soit dans son sujet ou dans le filmage des fameux plans vides et autres figures incontournables de ses films (fils électriques, trains en mouvements, arbres au vents, mers et cours d'eau, intérieurs désertés, raccords dans l’axe sur les façades...). Investi du regard d'un autre et de l'admiration nourrie pour lui, la réalisatrice nous narre alors la découverte d'un ailleurs, celui de l'incompréhension mais aussi celui de la pleine révélation du réel. Dans toute sa dureté, dans toute sa frontalité.
Perdu, abandonné et angoissé, le père qui se lovait dans une insupportable dépendance volontaire va en effet devoir se prendre en main et dans un presque accès de folie, il va parcourir la capitale tokyoïte pour faire découvrir à sa femme ce pays rêvé qu'elle rêvait tant d'approcher. Ainsi, après avoir revêtu ses vêtements, notre homme va déambuler et repousser les limites de sa vision trop étriquée des choses en même qu’il assumera pour la première fois, ses choix et le souvenir aimant de son épouse disparue. C'est alors qu'il découvrira Yu, une jeune fille de 18ans, SDF et pratiquante du Butoh, danse japonaise contemporaine qui consiste à jouer avec les ombres et que pratiquait également sa Trudi. Métaphore d'une conversation enjouée avec les proches défunts et regrettés, le jeu des corps, des formes l’emportera sur la raison et leur relation platonique et respectueuse va animer le film d’un éclat nouveau et salvateur. L’engouement sera de fait immédiat et fera sauter les quelques réticences de notre homme : il découvrira le japon des cerisiers en fleur en même temps qu'il se révélera à son fils et donc aux siens. Jusqu'à s'en affranchir et choisir lui-même son destin. Voyage initiatique, trajectoire mémorielle et relation contre nature :
Cherry Blossoms développe à ce moment le meilleur de son propos et passionne malgré sa forme.

Vient alors l'épilogue du film entre maîtrise et prolongement du style lâche mais subtilement entretenu pour lequel la cinéaste avait opté : la fin du tout dans le rêve, la sérénité (re)trouvée et la communion avec l’autre dominent enfin. Devant le Fuji-San, Rudi va être enfin lui-même, s'assumant pleinement dans toute la gravité possible et ceci après s'être tant laissé absorbé par le cocon ménagé par son épouse. Ainsi mettant fin à l’autosatisfaction qui consistait à être le métronome du monde qui s'était constitué autour de lui, notre homme s’est affirmé pour mieux coïncider avec le souvenir de son épouse et tout ce qu’il lui devait. Pour être, pour mieux la « retrouver » et surtout pour enfin la comprendre, même disparue.
S’achevant alors par une suite de scènes poignantes et oniriques, le paroxysme de cette histoire incite à jeter sur le film, un regard plus amène et la séquence qui la prolonge jusqu'à ce nœud de rappel, de secours, incite à juger avec moins de sévérité ses longueurs et les volontaires et agaçants errements d'un film dont la photographie voisine par instants avec le particulier, le cliché et l'insupportable litanie d'une caméra qui ne cesse de s'agiter.

En somme, film de famille, de deuil et d'affirmation par la résilience et la naissance à la compassion,
Cherry Blossoms convaincra les plus curieux mais ne plaira pas à tout le monde, limitant l'enthousiasme par la difficulté de sa longueur et sa volonté d'une monstration ardue, vériste allant par instants jusqu'au rejet. Néanmoins, enthousiasmant pour les moments exceptionnels qu’il crée, on serait tenté de le recommander, uniquement pour voir à quel point le cinéma peut ménager des instants hors du temps et du tout.