Nous ouvrons aujourd'hui une nouvelle rubrique qui vous entraînera au
coeur de certains chefs d'oeuvre du passé en s'arrêtant sur les ressorties de
certains films en salle.
Peu connu parce qu’il appartient à la période Mexicaine du cinéaste espagnol,
Nazarin, de Luis Buñuel, ressort dans les salles hexagonales pour le plus grand plaisir de ses aficionados. Le réalisateur témoignait alors dans ce requiem d’une certaine empathie pour un prêtre qui croit en son prochain et tente de conserver de l’humanité dans un monde rongé par le mal et la méchanceté. Portrait de l’incapacité d’un homme à satisfaire ses désirs humanistes. Tragique et beau.
NAZARINRéalisé par Luis Buñuel
Avec : Rita Macedo, Francisco Rabal, Marga Lopez…
Durée : 1h34 min
Cela se passe en 1900, pendant le règne du dictateur Porfirio Diaz. Dans le chaos ambiant, un prêtre défend les parias, quitte à se faire conspuer par ses pairs. Il tombe sur deux femmes diamétralement opposées mais toutes deux mises au ban de la société avec lesquelles il va entamer un chemin de croix aussi languissant que mortifère. La tristesse sied bien au cinéma de Buñuel, cinéaste iconoclaste, pour pointer du doigt la dictature et la bêtise humaine dans toute son horreur. Comme chaque film de Buñuel,
Nazarin, qui appartient à la période mexicaine du cinéaste, a sa petite histoire.
C’est un projet douloureux que le réalisateur du
Chien Andalou a mis un certain temps à monter : il avait acheté en 1947 les droits du roman en Espagne et les avait alors revendus à un producteur parce qu’il n’avait pas le budget adéquat pour le tourner. Dix ans plus tard, Buñuel est au sommet de son art, en ayant réalisé entre autres quelques chefs-d’œuvre dont le mémorable
Los Olividados, grand film avant-gardiste sur le malaise de jeunes laissés-pour-compte. Quelque chose comme le formidable
De bruit et de fureur de Brisseau près de quarante ans avant. Quelque chose comme un exploit… Dès lors, il parvient à récolter les fonds nécessaires pour tourner son œuvre mais ne résout pas tous ses problèmes.
Le film est sélectionné au festival de Cannes en 1959. Ce qui peut assurer une certaine notoriété à Don Luis. Hélas, il provoque la colère des producteurs qui s’opposent à ce que le film soit sélectionné et provoquent un beau bordel sur la Croisette. L’anecdote veut que ce soit le réalisateur John Huston qui ait soutenu le film pour qu’il atterrisse finalement en compétition pour la Palme. Coup de théâtre :
Nazarin remporte finalement le Prix International au grand dams de ses détracteurs d’autant que les critiques de l’époque s'avèrent plutôt favorables. Le revoir sur grand écran près de trente-cinq ans plus tard génère une émotion non dissimulée. C’est non seulement un grand film mais surtout une implacable étude de mœurs avec l’humanité passée au rouleau compresseur. Mais, comme un bon nombre des films de Buñuel, il risque d’être mal compris en raison de son discours équivoque et de ses ambiguïtés sous-jacentes.
Nazarin n’appartient pas au registre du surréalisme mais à celui du constat social avec en creux une métaphore – voire une allégorie – politique (un peu comme dans
Le journal d’une femme de chambre où l'éclair de la fin semblait annoncer le sombre destin d’un pays) et surtout la volonté de coller à la vérité nue avant de céder à la fantaisie formelle. Il n’y a par ailleurs aucune échappatoire et le récit s’avère très linéaire pour coller à l’aspect prosaïque du chemin de croix. Accessoirement, c'est un récit sur la désillusion et la perte de la naïveté dans un monde rongé par le mal. Et comme souvent les plus pernicieux ne sont pas nécessairement ceux que l’on pense.
Buñuel passe souvent pour un artiste anticlérical alors qu’il est en réalité fasciné par la religion d’un point de vue humain. C’est plus complexe que simplement critiquer avec la distance et l’ironie du moraliste un système à fortiori inattaquable. Par exemple,
La voie lactée, qui était très inspiré du cinéma de Has, énumérait toutes les hérésies du catholicisme à travers les pérégrinations picaresques de deux hommes jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Sous la provocation apparente, une attirance envers ces gens en quête de spiritualité et les rites religieux, voire un certain respect. Paradoxe probant : lors de la présentation de
Nazarin à Cannes, l’office catholique du cinéma faillit décerner un prix au film !
De même, la présence des deux curetons dans
Un chien andalou ne traduit pas non plus l’aversion du cinéaste pour la religion. Il ne faut pas tomber dans ce cliché-là : le court qu’il a co-réalisé avec Dali vient en réalité d’idées saugrenues placées les unes à côté des autres, sans liens précis, afin de conférer un aspect nonsensique, moderne et cauchemardesque. David Lynch a repris cette démarche pour fomenter les beaux cauchemars que l’on sait même si son attirance pour les freaks le met davantage en corrélation avec Tod Browning. Pourtant, la recette reste la même.
Dans
Nazarin, Buñuel colle à la subjectivité d’un jeune prêtre ingénu qui (se) rend compte de la médiocrité humaine et se frotte à la connerie brute de ses contemporains. Pire, dans une ultime confrontation carcérale – cruciale pour la narration –, il rencontre son opposé (une sorte d’incarnation du diable) qui sera le seul à l’aider dans une épreuve âpre et violente. La leçon qu’il en tire est que les extrêmes sont toujours lésés quoi qu’il arrive et que personne n’est ni bon ni mauvais. Celui qui prêche le bien partout est si bon qu’il se fera toujours avoir. En ce sens, la croyance en une certaine pureté sacrificielle est erronée.
Flanqué d’une prostituée qui, à son contact, recherche la rédemption et d’une pécheresse qui tente de s’affranchir de l’autorité brutale de son mari, le prêtre continue son chemin de croix envers et contre tous et rejoint incidemment celui de Jésus de Nazareth. Le croisement voire la superposition des époques a toujours passionné Buñuel mais il exploitera ses paradoxes temporelles dans
La voie Lactée qui est moins pragmatique et plus débridé. Ici, tout est sourd. Et l’explosion est imminente : le prêtre poursuit malgré les mauvaises rencontres sa trajectoire et fond en larmes de déception, amplifiées par les sons du tambour. L’être dit parfait et pur reste un humain avant tout, avec ses qualités et ses défauts. Mais là où Buñuel est encore plus méchant et ambigu, c’est qu’il nous démontre, en suivant trois trajectoires différentes, que la vie n’est qu’un renoncement et que ce n’est lorsque l’on a cessé de croire en une forme d’utopie que l'on peut alors changer et devenir quelqu’un. Il faut des tripes et du courage pour l’asséner de manière aussi belle et tragique.
Romain Le VernAvec
L'Ange Ivre, Akira Kurosawa réalisait en 1948 son premier film personnel, loin des œuvres de commandes plus ou moins soumises à la propagande de l'époque qui avaient marqué ses débuts de metteur en scène – même si le splendide
La Légende du Grand Judo (1943), son premier film, annonçait déjà l'avènement de l'immense réalisateur qu'il deviendra par la suite. Après
L'Ange Ivre et
Le Duel Silencieux (1949),
Chien Enragé (1949) marque la troisième collaboration entre Akira Kurosawa et le comédien Toshirô Mifune. Le film est tout entier imprégné d'un saisissant réalisme social visant à rendre compte du marasme économique et psychologique dans lequel se trouva plongé le Japon vaincu de l'Après-Guerre. Film exemplaire à plus d’un titre des thématiques chères au réalisateur tout au long de sa carrière,
Chien Enragé est aussi une œuvre plastiquement superbe, à la fois trépidante et envoûtante, qui mérite sa place parmi les chefs-d'œuvre du Maître, au même titre que
Rashômon (1950) qui le révèlera au monde entier trois ans plus tard en décrochant l'Oscar du Meilleur Film Etranger en 1952.
CHIEN ENRAGÉRéalisé par Akira Kurosawa
Avec Toshirô Mifune, Takashi Shimura, Keiko Awaji, Noriko Sengoku, Eiko Miyoshi
Durée : 1h57
Date de sortie : 1er mars 2006
Un jour de canicule à Tokyo, un jeune policier du nom de Murakami se fait dérober son arme au beau milieu d'un bus. Il se lance aussitôt à la poursuite du malfrat qui finit néanmoins par lui échapper au détour d'une rue. Pire encore, il ne parvient pas même à entrevoir le visage du malfrat. Désemparé au point de rédiger une lettre de démission à l'attention de son patron qui la refuse aussitôt, le jeune homme se voit finalement officiellement laisser le champ libre afin de mener à bien ses investigations et peut-être retrouver son colt…
Chien Enragé suit les traces d'un jeune policier de la brigade des homicides qui se retrouve en un instant privé du signe le plus ostentatoire de son autorité naissante avant même d'avoir pu faire ses preuves. Lancé à la poursuite d'un mystérieux gangster aussi glissant qu'une anguille, il est prêt à tout pour récupérer son bien. Car davantage que de son colt, c'est de son honneur que Murakami (Toshirô Mifune) s'est trouvé dépossédé dans cette malheureuse affaire. Le film tout entier est tendu par la quête obsessionnelle de ce jeune homme impétueux, que l'on devine encore débutant dans le métier. Sa détermination le conduira à mettre le doigt sur un important trafic d'armes par l'intermédiaire de plusieurs revendeurs, à l'issue d'une longue séquence saisissante qui le voit arpenter les quartiers populaires puis les bas-fonds de Tokyo sous la chaleur d'un été torride.
Film noir presque classique jusqu'ici, si l'on excepte ce très beau plan où Murakami et Ogin contemplent le ciel étoilé, Chien Enragé se métamorphose alors, le temps de quelques minutes-clés, en une fresque musicale et chatoyante sur laquelle défilent les visages et les corps au gré des pas nerveux du jeune policier. Un moment à la fois purement onirique et brutalement réaliste. Pour récolter le moindre indice, Murakami n'a d'autre choix que de se fondre dans la masse des laissés pour comptes : orphelins, sans-abris, prostituées, tous sont soumis à la loi des caïds dont la puissance ne cesse de s'étendre – la guerre n'est pas loin derrière, et elle a visiblement profité à certains. Vêtu en soldat démobilisé pour plus de discrétion, Murakami semble quant à lui revenu de l'enfer et s'intègre étonnamment bien à ce no man's land. Est-il d'ailleurs tellement différent de ces gens ?
Les films d'Akira Kurosawa ne versent guère dans le manichéisme et Chien Enragé maintient jusqu'au bout l'ambiguïté sur la signification de son titre. Après bien des recherches aussi frénétiques qu'infructueuses, Murakami ne parviendra à canaliser son énergie débordante qu'à partir de sa rencontre avec un aîné voué à devenir son mentor, l'inspecteur Satô (Takashi Shimura). Lequel Satô va le guider dans une traque précise et méthodique visant à épingler le suspect, un certain Yûsa, qui fait partie selon lui de ces "chiens enragés" de malfrats. Mais la frontière demeure ténue entre les détenteurs de la justice et les propagateurs du mal. Si l'on retrouve le légendaire duo Takashi Shimura/Toshirô Mifune, dont l'alchimie avait déjà fait des merveilles dès la première rencontre des deux comédiens dans L'Ange Ivre, le flic Murakami de Chien Enragé pourrait n'être qu'une variante du caïd Matsunaga qu'incarnait Toshirô Mifune dans le premier film, un Matsunaga qui aurait bien tourné en saisissant le coche au bon moment. Murakami entretient en effet ici un lien ambigu avec sa proie, puisque de son propre aveu, il a manqué de peu devenir délinquant lui-même dans sa jeunesse. Le dénouement spectaculaire du film vient confirmer cette impression de flou distillée tout du long quant à l'identité du "chien enragé". En plus de donner à voir et à entendre les êtres les plus marginalisés de la société - une constante dans son oeuvre, Akira Kurosawa fait montre d'un humanisme extraordinaire en suggérant que certaines circonstances peuvent suffire à faire basculer à tout jamais le destin d'un être humain ni meilleur, ni plus mauvais qu'un autre.
Au-delà de ses thématiques fortes et admirablement amenées, Chien Enragé est un film mené tambour battant, dans lequel aucun plan n'est laissé au hasard. Les scènes s'enchaînent à un rythme soutenu et bénéficient de cadrages dynamiques rehaussés par une superbe photographie qui fait la part belle aux contrastes. Le jeu tout en intériorité de Toshirô Mifune, à des années lumières des rôles exubérants qui ont fait sa notoriété de par le monde (Rashômon, Les Sept Samourais pour ne citer que ceux-là), s'accorde à la perfection au flegme débonnaire de l'excellent Takashi Shimura - le tandem formé par les deux acteurs reste à ce jour l'un des plus flamboyants de l'Histoire du cinéma. Près de soixante ans plus tard, Chien Enragé n'a rien perdu de sa modernité, de son punch. Raison de plus pour redécouvrir ce petit bijou en salles.
Caroline Leroy