La critique d'Excessif

3/5
choke_vign L'HISTOIRE : Victor Mancini est figurant dans un "musée vivant" où le moindre anachronisme est puni par la mise au pilori avec suspension de salaire. Il est sexoolique, drogué du sexe en thérapie verbale, incapable d'aimer. Son meilleur ami se promène avec des cailloux enroulés dans des couvertures et sa mère, folle à lier, le ruine sans jamais reconnaître en lui le fils dont elle a ravagé l'enfance...

Pour quelles raisons ? Où se niche véritablement la folie ? Pourquoi Victor continue-t-il de se faire vomir publiquement dans des restaurants chics et qui saura lui révéler l'incroyable secret de sa naissance ?
Fidèle, et c'est tout.

De Fight Club à Choke, le sexe a remplacé la violence mais les groupes d’entraides restent les mêmes (l’écrivain Chuck Palahniuk ayant été bénévole pour accompagner les jeunes sidéens et cancéreux). Au cinéma, on passe de David Fincher, un metteur en scène de feu, à Clark Gregg, un inconnu dont le CV informe qu’il a été comédien (on est content de l’apprendre). Vous avez dit défi casse-gueule ?


 

Victor (alias Sam Rockwell) mène une vie de malade pour payer la maison de retraite de sa mère célibataire, de plus en plus folle. Pour se faire de la thune, il trime comme figurant dans un parc à thème historique figé en 1764 et y joue un domestique. Tous les anachronismes sont bannis mais Victor s’en fout. Lui, ce qu’il veut, c’est du cul, et vite. Il déshabille du regard toutes les nanas qu’il croise et refuse de s’engager, de peur de devenir un vieux con avant l’heure. Son seul ami, c’est son collègue, Denny, qui ne va pas mieux que lui, qui se fait mettre des furets dans le cul par des gosses pendant le boulot, partage la même maladie du sexual addict et passe son temps à se masturber (quinze fois par jour, apprend-on). Ensemble, ils participent à des réunions de "sexooliques anonymes". Pour Victor, la guérison paraît improbable (il profite de ces réunions pour s’envoyer en l’air) d’autant que l’absence de son papa lui pose problème. Et lorsqu’il ne pense pas au sexe, il va au restaurant pour s’étouffer afin d’être secouru par les gens, amis anonymes d’une seule fois. La simple annonce de l’adaptation au cinéma d’un roman de Chuck Palahniuk a de quoi réjouir tant elle est excitante et pleine de promesses, sur le papier du moins. Il suffit juste que le cinéaste aux commandes du projet ne se comporte pas comme un tâcheron, ne cherche pas à en dénaturer la saveur et transcende par ses propres moyens la verve virtuose de l’écrivain superstar.

 

C’est le bon point de Choke : le film est d’une fidélité exemplaire au roman, du début à la fin, sans jamais se départir du fond désespéré, en respectant chaque étape, comme si on nous racontait le livre à la virgule près. Au moins, c’est fluide et personne ne risque d’être perdu, ni décontenancé. Le bémol, c’est l’absence d’un regard de metteur en scène qui aurait permis à l’adaptation d’être autre chose qu’une simple illustration plan-plan où les détails les plus crades se déroulent souvent hors champ (exception faite de la scène finale qui constitue un lot de consolation). En premier lieu, c’est le lecteur fan de Palahniuk qui va perdre beaucoup de l’intérêt qu’il pouvait y trouver. Sans doute effrayé par deux références imposantes (la réussite absolue du Fight Club, de David Fincher et la plume de Chuck Palaniuk), Clark Gregg oublie juste l’essentiel : proposer une identité visuelle qui aurait permis une fusion cohérente. Les idées sont des idées, mais l’écriture est un art et la mise en scène, aussi. A ce niveau, on est partagé entre l’humilité et le manque d’envergure. La nature légère du film se voit dans la durée (condenser des moments qui partent en vrille sur une heure trente, c’est indécent). Certaines scènes (les relations entre le héros et sa mère atteinte d’Alzheimer) sont traitées au premier degré et risquent souvent de se retourner contre la nature même du sujet.


En substance, le Choke de Palahniuk se moque du sentimentalisme et de l’apitoiement, notamment lors des scènes où il fait mine de s’étouffer au restaurant. Sans nécessairement tomber dans le contre-sens, Clark Gregg a parfois des difficultés pour faire émaner cette ironie autrement que par l’utilisation d’une voix-off. Dans le roman, la description des sexooliques anonymes qui sert de longue introduction est à se tordre de rire. A l’écran, leur présentation est à peine banale et les perles d’obscénité passent comme une lettre à la poste. La construction en flash-back, assez binaire, manque terriblement de relief alors qu’elle est censée nous renseigner sur l’ambigüité de la relation quasi-œdipienne entre Victor et sa mère (qui est le père de Victor ? Pourquoi sa mère le prend toujours pour un avocat ?). Par ailleurs, les obsessions des personnages secondaires sont traitées sur le mode de l’anecdote, surtout en ce qui concerne Denny, l’ami de Victor, qui trouve de la beauté là où il n’y en a pas (le dessin dans la boîte de nuit) et l’anodin poétoc (les pierres qu’il traîne comme les enfants qu’il aimerait avoir). Il y avait pourtant de la matière… D’un côté, Victor, sexe sur pattes, fou parmi les fous, incapable de s’engager. De l’autre, Denny, le mec au bon fond, grippé par l’amour au moment le plus inattendu. Rien que dans cette disparité, il manque un gouffre et un vertige, d’autant que Gregg se focalise trop sur l’univers intérieur du protagoniste, au demeurant passionnant, pour faire évoluer les autres qui ne vivent que pour et à travers lui.

 

Ce qui était intéressant chez Palahniuk, c’est que le portrait individuel de Victor débouchait sur la peinture édifiante d’une Amérique siphonnée et permettait de mettre au même niveau le sexe et la religion. Force est de reconnaître que le trait n’est pas aussi incisif dans le versant filmique qui a, malgré des efforts notables, le cul entre deux chaises. On peut se dire que c’est toujours le risque de comparer un roman – sans doute l’un des meilleurs de Palahniuk – et sa transposition cinématographique – forcément décevante, surtout lorsque l’on sait que le romancier vomit les constructions linéaires (Gregg a essayé de tout remettre dans l’ordre et inconsciemment, dans sa démarche, vise un public consensuel). Par chance, certaines audaces ont été conservées – même si on frôle la simple blague potache – et ceux qui ne connaissent pas le bouquin pourront toujours se focaliser sur la perf de Sam Rockwell, irréprochable as usual, dans un rôle taillé sur mesure, qu’il trimballe avec la même aisance – sidérante – que son costume de figurant demeuré. Rien que pour ça, rien que pour lui.


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