Âgé de plus de 100 ans, le réalisateur Manoel De Oliveira continue d'enchaîner les films sans pour autant perdre en route ses capacités de metteur en scène. À la rentrée de septembre 2008, son dernier né,
Christophe Colomb, L'énigme fait œuvre d'originalité et prouve que le réalisateur portugais reste aussi insaisissable que talentueux.
CHRISTOPHE COLOMB, L'ENIGMEUn film de Manoel De Oliveira
Durée: 1h10
Acteur Manoel De Oliveira, Ricardo Trepa, Leonor Baldaque, Maria Isabel De Oliveiva

Manoel De Oliveira continue d'offrir à son public des voyages sans pareil. Fort d'une expérience qui se bonifie avec l'âge, Oliveira propose une expérience hors norme avec son dernier opus intitulé
Christophe Colomb, l'Énigme. Derrière ce titre qui peut paraître trompeur, se cache en réalité un film singulier qui n'est ni historique, ni scientifique, mais les deux à la fois, sans l'être véritablement. Il dévoile les travers de l'Histoire des origines du célèbre explorateur qui sont plus troubles qu'il n'y paraît. Le traitement scénaristique est proprement surprenant, Oliveira et sa femme se mettant en scène, sous les traits du couple De Silvia. Manuel Luciano et Silvia Jorge depuis les années 40 ont cherché à découvrir la véritable identité de l'illustre Christophe Colomb qui reste jusqu'à présent encore floue. Ce couple de passionnés a passé plusieurs dizaines d'années à enquêter sur la nationalité du navigateur. Écrit à deux mains, il en résulte un livre polémique. Et pour cause, de nombreux pays s'octroient l'identité du conquérant des mers, à tort ou à raison. En Italie, il est italien, en Espagne, il est espagnol et évidemment au Portugal il est portugais. Il n'est pas étonnant que Oliveira prenne le parti d'un Christophe Colomb Portugais.

Mais, c'est avec subtilité et légèreté que le réalisateur accompagné de sa femme jouent aux historiens enquêteurs, voyageant entre les États-Unis et le Portugal à la découverte des origines de Colomb. De plus ce qui marque, c'est le regard toujours aussi effervescent d'un Manoel de Oliveira qui incarne un Manuel Luciano avec Justesse et bonhomie. Il n'a rien perdu en fraîcheur ni en clairvoyance, conservant en lui ces hésitations propres aux aventuriers. Jamais avare de données historiques, il distille tout au long du film telle une encyclopédie l'ensemble des informations qui circulent sur la véritable identité de Colomb. Il va jusqu'à remettre en cause l'orthographe du nom de Colomb, l'homme n'ayant jamais signé un document officiel sous ce nom. De plus, il s'appuie sur plusieurs raccourcis et coïncidences historiques cocasses : par exemple, Colomb est né dans une petite ville portugaise du nom de Cuba. Cela serait la raison pour laquelle lorsqu'il découvrit le célèbre archipel de l'Est américain, il nomma la plus grande île du nom de sa ville natale : Cuba.
Oliveira ne cherche pas à convaincre qui que ce soit sur la véracité de ses propos. Au contraire, il expose simplement le point de vue de nombreux portugais sur cette quête originelle. La valeur symbolique l'emportant sur la véracité historique des propos. De plus, on comprend en filigrane qu'il radiographie son propre regard sur l'histoire, et sur son vieillissement. En se mettant en scène, il filme proprement la mort au travail. Un pied-de-nez que seul un réalisateur de son âge était susceptible de porter à l'image.

C'est un film avant tout sur les traces originelles qu'elles soient d'ordre historiques, sentimentales, voire cinématographiques. Le réalisateur décline tour à tour plusieurs mises en abyme esthétiques pour offrir au spectateur une leçon de mise en scène. Manoel De Oloveira s'amuse tel un Godard croisé avec un Luc Moullet de la meilleure époque à sonder les origines de la nationalité de Christophe Colomb. Il le fait au travers d'un voyage dans l'espace, mais aussi le temps, entre la fin du XVe siècle et le cours du XXe. Il va jusqu'à mettre en scène les vagues d'émigration portugaise échouant sur Ellis Island, face à New York. La parole d'Oliveira se révèle tour à tour, historienne, romanesque, romantique et surtout poétique. Devant certains paysages, il est dépassé par l'émotion et laisse échapper un lyrisme du mot qui se marie idéalement avec l'image.
Chrostophe Colomb, l'énigme apparaît comme un film simple, mais qui se révèle bien plus complexe. Sous ses airs de film tout public, il s'adresse avant tout aux cinéphiles avertis et aux aficionados du grand maître.
Gwenael Tison





