1. >
  2. >
  3. >Critique Coffret Kenji Mizoguchi Volume 2

Coffret Kenji Mizoguchi Volume 2

La critique d'Excessif

0/5
mizoguchicoff2z2 L'HISTOIRE :
HOMMAGE A KENJI MIZOGUCHI
Date de sortie : 25 juillet 2007


Au cœur de cet été pluvieux, avec la rétrospective que Les films sans frontières consacre à Kenji Mizoguchi, l’occasion nous est donnée de revenir sur sept de ses dernières œuvres parmi les plus importantes de sa filmographie. En effet, dans la décennie 1950, la dernière de son existence, le cinéaste japonais va signer à la suite, plus d’une dizaine de ses plus beaux métrages, mais plus sûrement encore, autant de chefs d’œuvres du cinéma mondial.


Sur ces douze ultimes réalisations, sept sont programmées en salles cette semaine dans des copies neuves et restaurées. Ainsi, on prendra un plaisir considérable à voir ou revoir en salles Miss Oyu (1951), Les Contes de la lune vague après la pluie (1953), L'Intendant Sansho (1954), Les Amants crucifiés (1954), L'Impératrice Yang Kwei Fei (1955), Le Héros sacrilège (1955) et La Rue de la honte (1956). A cette remarquable sélection, manquent toutefois pour marquer cette période de formidable création : Le destin de Mme Yuki, datant de 1950, La vie d'O-haru femme galante et La Dame de Musashino, tous deux datés de 1952 ou bien encore Les musiciens de Gion (1953) et Une femme dont on parle (1954).

L’après guerre, à l’heure où la censure américaine s’atténue

La guerre est finie et la censure amoindrie, comme nous l’a dernièrement rappelé le coffret Kenji Mizoguchi, les années 1940, édité par Carlotta ; revenu à la réalisation avec plus de liberté, Kenji Mizoguchi va ainsi s’affirmer en une décennie comme l’un des cinéastes les plus ambitieux qui soit et s’établir au panthéon des plus grands cinéastes de tous les temps.

De fait, malgré une découverte relativement tardive en Occident de son œuvre, ses films de la décennie 1950 dès leurs découvertes vont considérablement modifier la perception qu’aura la critique et plus encore le public, du cinéma japonais et de leur auteur. On assistera d’ailleurs au même phénomène avec Ozu, Kinoshita ou bien Kobayashi.


L’époque avait placé Akira Kurosawa en héraut de la cinématographie nippone avec Rashômon primé en 1951 à Venise. Avec Kenji Mizoguchi, tout changera et bientôt revues et critiques vont s’affronter et s’opposeront, au profit non moins mérité du dernier venu. C’est ainsi que l’obtention du Lion d’argent pour La Vie de O-Haru, femme galante à la Mostra de Venise en 1952 marquera la découverte de ce cinéaste immense pour les européens et le début de sa consécration internationale et critique. Hélas, il ne lui reste plus que quatre années à vivre et s’il continuera à tourner avant, le créateur unique qu’est Kenji Mizoguchi s’éteindra d’une leucémie en 1956.

Mais parcourons plus en détail les films que cette rétrospective nous offre, pour mieux cerner la chance qui nous est donnée de les revoir en salles.


Miss Oyu – 1951

Deuxième métrage de cette décennie fondatrice d’une œuvre à nulle autre pareille, Mademoiselle Oyu nous conte l’histoire d’un veuvage, celui de la jeune Oyu en pleine ère Meiji. Comédie dramatique sur fond de questionnement d’une modernité qui s’impose, Mizoguchi nous invite à considérer l’histoire particulière qui s’installe entre la jeune veuve et le couple que va former à ses côtés, sa jeune sœur Oshizu et son fiancé Shinnosuke Seribashi, peu indifférent à ses charmes dans la Kyôtô traditionnelle. Regroupant Kinuyo Tanaka, Nobuko Otowa et Eitaro Shindo, Oyu-Sama de son titre original étire ainsi sur une heure et demie une histoire typiquement japonaise où la complexité des sentiments n’a d’égale que la simplicité des moyens qui servent à les exposer. Ainsi, virtuose et méticuleuse, la mise en scène de Mademoiselle Oyu atteint un niveau de maîtrise proche du sublime, où s‘exalte comme rarement auparavant la beauté des protagonistes et l’incroyable tension sensuelle qui unit ces derniers. Dans la continuité de l’exploration de ses thèmes récurrents, Kenji Mizoguchi esquisse avec ce film, un nouveau sacre de la figure féminine à l’écran.


Les Contes de la Lune vague après la pluie – 1953

Métrage le plus connu et vu de son auteur, Les Contes de la Lune vague après la pluie est simplement incontournable. De son titre original, Ugetsu Monogatari recompose sous la plume de Kenji Mizoguchi et de son fidèle acolyte,Yoshikata Yoda, deux nouvelles du recueil Les Contes de lune et de pluie qu’écrivit Akinari Ueda en 1776 : La Maison dans les roseaux et L’Impure passion d’un serpent. Mais la forme du scénario que la pellicule immortalisa à jamais, ne sera définitive qu’avec l’adjonction de deux autres nouvelles (Décoré ! et Le lit 29), cette fois issues de l’œuvre de Guy de Maupassant dont Mizoguchi est un fin lecteur.


C’est ainsi qu’à la manière des romans d’initiation, Les Contes de la Lune vague après la pluie va décrire les destinées enchevêtrées de deux couples dans le Japon moyenâgeux de la guerre des clans. Ainsi suivra-t-on ces quatre personnages, en proie aux illusions et drames que réservent l’atrocité des affrontements, la cupidité et l’attraction de la luxure. Œuvre radicale et sublime où le fantastique s’impose par instants pour mieux cerner la vacuité de chaque existence et la futilité des passions humaines, Les Contes de la Lune vague après la pluie « entend décrire la totalité cosmique du monde. Le fond du cœur de l’homme, les mystères du ciel, le visible et l’invisible sont leur sujet, et il est sans limites » comme l’écrivit si bien Jacques Lourcelles. Avec ce film couronné par Le Lion d’Argent au Festival de Venise en 1955, Mizoguchi signe son œuvre la plus techniquement complexe, celle où l’on retrouve le plus grand nombre de mouvements d’appareils mais aussi et sûrement la plus intense et douloureusement tendue de ses réalisations. Nouvelle ode faite aux femmes dont la vertu est aussi impressionnante que leur aptitude au sacrifice, Les Contes de la Lune vague après la pluie s’impose pour reprendre Eric Rohmer dans les Cahiers du Cinéma de Mars 1958 comme « Le chef d’oeuvre de Mizoguchi, le chef d’oeuvre du cinéma japonais, un des plus beaux films de l’histoire du cinéma ». Conte, chant et poème visuel, ce film-totalité est une merveille et dans nos salles, une heureuse exception qui vaut à elle seule tous les superlatifs.


L'Intendant Sansho – 1954

A l’époque de Combat, journal auquel collabora notamment Albert Camus, la réception de L’intendant Sansho fut dithyrambique, ainsi Pierre Marcabru, le présenta comme « l’ un des films les plus purs que nous ait donnés le cinéma ». Recevant un nouveau Lion d’Argent à l’occasion de la Mostra de 1954 alors qu’il était présenté en même temps que Les Amants crucifiés, L’intendant Sansho est typique des histoires qu’affectionnait Mizoguchi, celle d’une persécution dont les femmes, les premières victimes, ressortaient grandies bien que sacrifiées. Se déroulant dans le Japon du XIe siècle, l’occasion est encore belle pour le cinéaste de se livrer à une de ces peintures au vitriol du politique et de la société clanique du temps où tout n’est que machination sordide, vilénies et malheurs. Mélodramatique à souhait et n’hésitant nullement à profiter de situations outrées par instants, le noir et blanc qui sert la photographie de ce film a un incroyable impact émotionnel, tout en exacerbant les excès de pathos de l’ensemble. Un grand film assurément, une redoutable leçon d’efficacité cinématographique et une composition plastique passionnante.


Les Amants crucifiés – 1954

A nouveau primé avec Les Amants crucifiés à Venise, Kenji Mizoguchi signe une œuvre qui tranche des précédentes et de celles qui le suivront puisque pour une fois, ce n’est pas une femme qu’il portraiture dans sa lutte pour exister et survivre, mais un couple. En effet, le film met en scène le mariage arrangé d’Osan, une femme qui se voit contrainte à des épousailles forcées et à quelque autre manigance pour permettre à sa famille de ne pas s’abîmer dans la ruine. Cependant, sans amour, cette union ne tient pas et cette dernière, épouse sacrifiée du grand imprimeur du Palais Impérial, va se risquer à une transgression inacceptable pour les gens du temps. Puis, découverte et confondue après le vol d’une importante somme d'argent, Osan sera obligée de s'enfuir avec Mohei, l’un des hommes employés par son mari qui l’aime en secret. Poursuivis, recherchés puis accablés, les deux amants sont hélas rattrapés et persécutés. Véritable portrait à charge d’une société féodale nippone étriquée et compassée jusqu’à l’outrance, le réalisateur signe avec les Amants crucifiés, un nouveau film mémorable et cruellement sensible duquel on retient comme le dit Serge Daney, « l’image finale des deux amants capturés, menés au supplice, attachés dos à dos, regardant fièrement autour d’eux […] de celles qui ne s’oublient pas ». Remarquablement photographié par Kazuo Miyagawa et adaptant La Légende du grand parcheminier, signé de l’immense marionnettiste que fut Monzaemon Chikamatsu, les Amants crucifiés est une nouvelle preuve du talent exceptionnel du cinéaste japonais.


Le Héros sacrilège – 1955

Second film en couleurs de l’auteur nippon, Le Héros sacrilège est probablement l’un des plus films en couleurs de l’Histoire en même temps qu’une très remarquable dénonciation des jeux politiques du temps et de ses superstitions. En pleine capitale impériale, Mizoguchi dépeint en effet avec une acuité et un sens du récit incroyable, la crise du pouvoir impérial. Entre lutte de classes et nécessité de s’affirmer, entre combats éperdus et amours intenses, c’est un superbe mélodrame formel et scénaristique que nous livre le créateur de l’épée de Bijomaru. Qualifié de « chef-d’oeuvre du cinéma épique » en son temps, ce métrage n’a rien perdu de son attrait et fit notamment dire à l’auteur de Cinéastes de notre Temps, André S. Labarthe, que son auteur était « un poète, l’un des rares dont nous soyons sûrs qu’il égale les plus grands. »


L'Impératrice Yang Kwei Fei – 1955

Dans la lignée voluptueuse et esthétiquement saisissante du Héros Sacrilège, L'Impératrice Yang Kwei Fei fait montre d’un raffinement formel de chaque instants où la couleur fait autant sens que les situations. Primé à nouveau pour la quatrième fois consécutivement à Venise, Kenji Mizoguchi dresse avec ce film le portrait de la Chine du VIIe siècle et d’un Amour meurtri, celui inconsolable de l'empereur Hsuan Tsung après la perte de Wu Hui, son épouse. A l’écart du monde et du pouvoir, au désespoir, il retrouvera pourtant goût à l’existence en rencontrant Yang Kwei Fei dont il va s’éprendre. Hélas, ses proches sont moins désintéressés et plus cupides que la nouvelle promise de l’Empereur. Bientôt, la colère de tous se fait entendre et très vite, gronde la sédition. Réclamant du sang et le sacrifice des coupables, la situation dégénère. Et dans un insensé élan d’Amour, la nouvelle impératrice va donner sa tête pour que l’on préserve le maître du pays et son aimé. Elégant et sobrement stylisé, L'Impératrice Yang Kwei Fei est l’une de ces histoires qui vous touche et vous saisit, l’une de celles qui ne laissent nullement indifférent. Leçon politique et nouvelle approche critique des rapports sociaux que corrompent les ors du pouvoir, ce métrage emplit de surcroît l’écran, d’un des plus sensibles sacrifices que le cinéma ait délivré sur pellicule. Admirable et simplement éblouissant, cet avant-dernier film du maître tokyoïte marque, si besoin était, l’incroyable maîtrise cinématographique à laquelle ce dernier est parvenu, lorsque chaque film est chef d’œuvre impérissable.


La Rue de la honte – 1956

Dernier métrage de Kenji Mizoguchi et œuvre à valeur presque testamentaire, la Rue de la Honte est exemplaire des thématiques explorées par le cinéaste Japonais. La femme y est au cœur du film et son destin tragique disséqué avec empathie et considération. Ainsi, au travers des trajectoires multiples de toutes les personnages féminins, c’est la femme mizoguchienne qui transparaît et se construit au fil des épreuves et des sacrifices. Dans La Rue de la Honte, l’histoire porte sur la possible fermeture des maisons closes et sur le devenir de chacune face à la fin de cet univers interlope, aussi vieux que le monde. Le cinéaste de Cinq femmes autour d’Utamaro nous invite alors à suivre six femmes, toutes prostituées, d’âge et d’extraction divers : Yumeko, Yorie, Yasumi, Mikki et Hanae puis Shizuko. Ici, point de superficialité, c’est le malheur et le désespoir qui couvent et une dénonciation froide et cynique de ce monde moderne concupiscent qui asservit les femmes. Œuvre magistrale et profondément humaniste, La rue de la Honte porte la marque d’un des plus illustres cinéastes de la condition féminine à l’écran, en tous cas, son plus ardent et subtil laudateur. Parce qu’il les aimait et les comprenait. Kenji Mizoguchi prouve avec ce film qu’il ne pensait pas être le dernier, que son talent était parvenu à son apogée.

Sept œuvres comme la conclusion d’une œuvre, sa consécration

Hélas pour le cinéma, ce dernier meurt emporté par une leucémie en 1956 avant de pouvoir tourner Chroniques d'Osaka, son dernier projet. Il nous laisse une œuvre originale et remarquable dont les plus belles productions fonctionnent malgré leur plus de quarante années. Aussi bien Miss Oyu, L'Intendant Sansho, Les Amants crucifiés, Le Héros sacrilège que La Rue de la honte nous saisissent encore, elles qui ont donné au travail du cinéaste, sa perfection classique et au cinématographe, des œuvres incontournables.


Sur sa tombe, figure comme épitaphe, cette inscription : "Le plus grand cinéaste du monde". L'affirmation peut sembler péremptoire, mais de toute évidence et au vu des seuls films des années 1950, Mizoguchi fut l'un des plus grands. De tous les temps. Et cette rétrospective estivale ne cessera de le prouver chaque jour davantage, comme les superbes éditions qui depuis quelques années, égraine sa filmographie.

Mag : plus d'actu sur Coffret Kenji Mizoguchi Volume 2

  • confession_of_pain_haut
    Général news
    5 Tests Dvd : De Mizoguchi A Confession Of Pain03 juillet 2007 - 1 commentaires

    Ce ne sont pas moins de 5 tests DVD que nous vous proposons aujourd'hui. Les rédacteurs ne chôment pas pour couvrir au mieux l'actualité. COFFRET KENJI MIZOGUCHI : LES ANNEES 40 Etre devant ...

Le verdict des internautes

Total des votes : 0

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience