En surface,
Coraline célèbre les noces funèbres de Henry Selick, génie du cinéma d’animation, et de Neil Gaiman, spécialiste du roman fantastique. Fan absolu du livre d'origine, Henry Selick s'est précipité pour en détenir les droits d'adaptation au cinéma avant Tim Burton et porte toutes les casquettes (il est à la fois le scénariste, le producteur et le réalisateur – une affirmation d’autonomie pour celui qui a toujours eu besoin d’un esprit fort à ses côtés pour se sentir libre) et s’entoure de ses plus fidèles collaborateurs pour ne pas perdre. A lui seul, il réalise le premier film à gros budget entièrement réalisé en stop-motion, tourné en 3-D stéréoscopique (un plateau de cinéma avec des marionnettes et des décors fabriqués à la main) et propose ainsi une alliance idyllique entre une animation en stop-motion traditionnelle et les dernières techniques 3-D. Un choix de format tenté lors de la récente ressortie de
L'étrange Noël de Monsieur Jack, qui ajoute un minimum de féerie aux scènes clefs de
Coraline comme la visite du jardin ou le passage derrière le miroir.

Pour Selick, c’est une manière artisanale de revenir en arrière, à l’époque du Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939), l’un de ses premiers chocs, pour reproduire le passage du noir et blanc à la couleur afin de suggérer le basculement dans un monde onirique. Au départ, il voulait filmer le monde réel en stop-motion et le monde alternatif en images de synthèse. Selick a finalement rectifié le tir lorsqu’il s’est rendu compte que le monde imaginaire devenait à l’écran plus fastidieux que celui dont Coraline cherchait à s’évader. De manière générale, le défi lui permet de concurrencer le CGI des gros studios d'animation et de ses standards incarnés par des prodiges comme Brad Bird et John Lasseter, ses anciens camarades à l'école Cal Arts dans les années 70. Ce qu’il oublie de préciser, c’est qu’il s’agit d’un film d’horreur, plus proche de l’épouvante que du fantastique, voué à plonger les enfants dans un climat de terreur et à replonger les adultes dans leurs cauchemars en avivant une émotion inattendue.

À quelques écarts près, l'adaptation de Zelick respecte le postulat de Gaiman (une petite fille désœuvrée veut changer de parents) avec une première partie fondée sur les disparités entre le monde réel et le monde imaginaire ; et une seconde axée sur l’action pour sauver les parents de Coraline des griffes du double diabolique de la mère. Tout juste a-t-il ajouté des références personnelles, cinéphiles, littéraires et picturales (un peu de Svankmajer pour son adaptation d’
Alice, une citation d’
Hamlet de Shakespeare lors d'un numéro de trapèze ou un emprunt au
Ciel étoilé de Van Gogh), un lieu (le jardin) et surtout un personnage supplémentaire (Wybie, ayant pour dessein de traduire les pensées de Coraline et de dynamiser son parcours). Conformément au livre, la trame évoque
Alice aux pays des merveilles et sa suite
De l’autre côté du miroir, tous deux de Lewis Carroll et hantant l’univers de Gaiman (il est ouvertement cité dans
Sandman) ; et, ce n’est pas étonnant pour ce thuriféraire de la littérature anglaise qui s'inspire également d'influences aussi vastes que
La mouche noire,
Barbe Bleue,
Hansel & Gretel, Harryhausen, les Quay bros et Hayao Miyazaki.

Le scénario reprend les motifs de la maison hantée et privilégie l’imagination à la logique. Il mise plus sur la portée philosophique inhérente aux contes en donnant à réfléchir toutes les catégories de spectateur sur l'identité, la dualité, l’acuité et la rédemption. Certes, on est loin du vertige illogique et kafkaïen de
Alice aux pays des merveilles – plus malsain dans son approche – ou même de la cruauté du Guillermo Del Toro de
L'échine du diable et du
Labyrinthe de Pan, deux films dans lesquels la réalité est tellement insoutenable que l'imaginaire devient un refuge ambigu. Il n'en reste pas moins proche d’une capacité émotionnelle et instantanée à glacer l’échine. Les plus vieux apprécieront la virtuosité technique, d'autant que Selick trouve un équilibre idéal entre l’image, le mouvement et le son. La photo de Pete Kozachik, habitué de la maison, traduit les émotions de Coraline au gré d’une gradation chromatique précise et fine. Ce personnage ne possède pas de superpouvoirs, même lorsqu'il découvre un monde aussi féérique qu'angoissant, il est juste armé d’une farouche détermination. Un chat noir échappé d’Edgar Poe remplace le lapin blanc et enseigne tout ce que la jeune Coraline doit apprendre durant son odyssée. Il sert de guide volubile et c’est le seul qui ne se métamorphose pas. Au bout de son parcours, Coraline va développer l'audace, la pugnacité et l'autonomie nécessaires pour perdre ses yeux en boutons (au sens métaphorique).

Accessoirement, on peut être amusé par la succession des voisins et/ou des proches de Coraline, construisant à eux-seuls un environnement ludique proche du jeu vidéo où un personnage animé doit trouver des objets pour évoluer dans un univers à la fois addictif et alternatif. Une atmosphère proche de Zelda : Ocarina of Time et une allusion très discrète à Matrix accentuent ce lien avec le virtuel. La réussite gothique et expressionniste de Coraline est comparable à celle de L'étrange Noël de Monsieur Jack en son temps même si, malgré des éclats (le spectacle des voisines avec les chiens-spectateurs ou le cirque du voisin Bobinsky avec les canons qui débordent de bonbons et de souris sauteuses), le récit paraît moins décalé dans son lyrisme et sa folie. C’est pourquoi Selick conseille de le voir en 3D pour que le spectacle gagne en efficacité, surtout dans sa dernière demi-heure. En revanche, ce conte de fées propose une variété d’ambiances surréalistes et horrifiques hallucinantes, parfaitement soutenue par le score au diapason de Bruno Coulais. A tous les niveaux, Coraline demeure ce que Selick a proposé de plus abouti depuis L'étrange Noël de Monsieur Jack réalisé il y a maintenant 15 ans, après le beau mélange d’animation et de prises de vue réelles de James et la pèche géante et l'expérience ratée de Monkeybone.