Crows: Zero est la première des trois adaptations du manga de Hiroshi Takahashi que l’on sait rétif aux transpositions cinématographiques de son univers. Conséquence: le cahier des charges de ce manga live a dû être plus rigoureux qu’à l’accoutumée pour Takashi Miike. Par son titre et son histoire, il se présente comme un prequel qui sert à introduire un univers codifié et poser des bases pour les opus suivants. Ne pas croire qu’il ne s’agit là que d’une longue introduction pour donner envie de voir la suite. Si le résultat se revendique plus dans un sillage commercial que dans celui des bizarreries comme
Gozu et autres
Visitor Q, il témoigne pourtant d'une candeur et d'un panache assez phénoménaux entre le refus de la mélancolie et la dynamique ébouriffante des plans. A tel point que l'objet très proche de
Blue Spring de Toshiaki Toyoda, adaptation réussie d'un manga de Matsumoto, risque de laisser perplexe ceux qui considèrent le cinéaste comme un vrai provocateur exacerbant les émotions et n’ayant pas peur des images à contre-courant. Présenté au dernier festival de Deauville Asie, il sortira directement en DVD chez
Wild Side dans le courant de l'année.
CROWS ZEROUn film de Takashi Miike
Avec Shun Oguri, Takayuki Yamada, Kyôsuke Yabe
Durée : 2h01
Date de sortie : directement en vidéo courant 2008Sommairement, l’histoire raconte les affrontements de bandes rivales qui se disputent le contrôle d’un lycée délabré où les graffitis ont remplacé les livres de maths. L’écrin désenchanté s’inscrit dans le prolongement de films comme
Panique au lycée (Sogo Ishii, 78) où un étudiant assassinait son professeur et semait le trouble dans un système éducatif dépassé par la réalité. Les élèves, habillés à l’ancienne, sont ouvertement ridiculisés; les autres, plus rebelles, arborent des tenues décadentes. Ces derniers ont pris le pouvoir sur leurs tuteurs. Faut-il s’en inquiéter? La fantaisie de Miike répond non. La guerre des gangs estudiantins traduit une incapacité au retour à l’ordre et l’autorité, brocardés ici par la caricature (métaphore sur les dirigeants impuissants). Cancre pendant son adolescence, Takashi Miike a dû beaucoup se reconnaître dans cette peinture, lui qui a fait une école de cinéma moins par passion que pour échapper aux règles scolaires. Ce n’est qu'au contact de cinéastes plus expérimentés qu’il s’est forgé une culture cinéphile (sa sagesse) et découvrir que le septième art avait déjà défriché le terrain de la «graine de violence». D’où le recours à l’outrance, typique du manga. L'ellipse, le hors-champ et la litote sont bannis du vocabulaire et le cadre est exagérément surchargé pour ne rien laisser inexpliqué. S’il y avait un autre film de Takashi Miike à mettre en analogie, ce serait certainement le diptyque
Young Thugs (Innocent Blood et Nostalgia), empreint d’autobiographie, qu’il a réalisé il y a maintenant plus de dix ans.
Les points positifs de
Crows : Zero proviennent des éléments usuellement sacrifiés dans le cinéma de Takashi Miike. Première constatation: la description des personnages et la performance des acteurs passent avant la folie des situations et du coup, le film hésite à étirer ses scènes à l’extrême. Pourquoi? Parce qu’il est voué à cligner à l’œil du spectateur adolescent. S’il essaye de se cantonner à son propre académisme (un début et une fin potentiellement marquants), Miike travaille surtout une multiplicité des formes (le point de vue du corbeau) voire des régimes d’image (composition des plans, travellings, montage) et assure la cadence en s’appuyant sur des caractères extrêmement déterminés jusque dans le look vestimentaire excentrique. Il déplie ses séquences comme autant de munitions inépuisables, que ce soit dans l’action pure (les scènes de baston ne sont pas illisibles et tentent d'atteindre une certaine démesure) ou le burlesque (une séquence tordante où les membres d’un clan essayent d’amadouer une brute têtue qui possède un physique ingrat et lutte avec les filles). Dans cette alternance efficace, Miike cherche à séduire un public extrêmement large; ce qui peut donner l’illusion d’une maîtrise totale.
Avant de rivaliser de superlatifs, il faut considérer
Crows: Zero comme une mise en bouche excitante où le savoir-faire du cinéaste passe toutefois au second plan. Certains détails peuvent irriter. Notamment une tendance au pathos dans la dernière partie qui donne au récit des allures tragiques (un des personnages apprend qu'il a une tumeur) alors que tout ce qui avait précédé était traité sur le ton détaché typique de Miike. A l’aune du film mi-figue mi-raisin, le climax final est à la fois jouissif et frustrant. Jouissif car violent, sauvage, visuellement impressionnant. Frustrant parce pas totalement assumé avec le recours au montage parallèle pour appuyer la dramatisation; le point de vue externe de ceux qui seront dans l'épisode suivant et qui sont trop jeunes pour être développés; ou encore l’utilisation d’une musique sirupeuse totalement décalée qui sied si mal à la BOF rock hypertrophiée. L’obligation de faire chanter un personnage féminin secondaire sans doute pour assurer la promotion musicale renvoie au pire des expériences passées avec Miike. A savoir
Andromedia, réalisé en 1998 entre
Blues Harp et
The Bird People in China, fable de science-fiction nigaude qui servait à mettre en valeur des chanteuses j-pop à la mode (le groupe Speed) et dans laquelle Miike refusait d’imposer les éléments inhérents à son cinéma et de provoquer pour déranger les âmes prudes.
Mais
Crows: Zero appartient aux œuvres
mainstream du cinéaste qui servent à assurer sa liberté et son indépendance. Depuis quelques années, il aime à alterner des œuvres imposantes et d’autres plus singulières, marque de fabrique de l’auteur comme
Big Bang Love Juvenile A dans lequel il rendait littéralement hommage à Jean Genet et n’avait pas peur des audaces ni même d’une vraie poésie déviante (la projection lumineuse sur le monde extérieur qui perce un cœur en sang). Ce qui ne passe pas facilement dans une oeuvre commerciale. Il ne faut pas s'inquiéter de l'évolution de son cinéma. Actuellement, le stakhanoviste doit être en train d’écrire un scénario, de monter un nouveau long métrage et de faire le casting pour son prochain. Le principal ici, c'est que les qualités du film surpassent ses défauts. Les interprètes ne sont pas figés dans la pose et personnalisent des icônes. Kyosuke Yabe (une révélation) se distingue dans un rôle de yakuza dont la désinvolture cache des abîmes de noirceur. A l'image des élèves disposés comme des quilles sur une piste de bowling grandeur nature, certaines visions surréalistes qui semblent échappées du cerveau de Roy Andersson rassurent quant à la capacité du cinéaste prolifique à organiser des idées stupéfiantes. Des visions qui amènent à penser que s’il doit y avoir un fabricant d'images pour retranscrire les bruits et la fureur d’un manga, c'est Miike et personne d’autre (revoyez
Fudoh et
Ichi the Killer si vous n'êtes pas convaincu).
Romain Le Vern
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