A la sortie de sa trilogie
Scream, on avait argué que Craven avait tué le genre avec ses mises en abyme et son cynisme rance. On ne renie pas son passé, de la même façon qu’on ne se moque pas ouvertement des spectateurs. Cinq ans plus tard,
Cursed semble être un juste retour des choses. Ce nouveau coup de griffe lycanthrope n’est rien de moins qu’un thriller fantastique d’une vacuité assommante qui ne se distingue que par la nullité de sa facture et ses clichés éculés.
CURSED
Un film de Wes Craven
Avec Christina Ricci, Joshua Jackson, Scott Foley, Shannon Elizabeth
Durée : 1h39
Sortie : 29 Juin 2005Un loup-garou perdu dans Los Angeles infecte trois adolescents et bouleverse leur vie. Ceux-ci doivent désormais abattre le monstre pour espérer changer leur destin.Où es-tu passé Wes Craven ? Toi qui a commencé par des objets très curieux et des thrillers horrifique génialement malsains comme
La dernière maison sur la gauche, film fauché, flippant et complètement dégueulasse dans lequel tu filais la gerbe aux ados qui étaient soucieux de te connaître après la déferlante
Scream et de découvrir ta filmographie. De
La colline a des yeux en passant par
Freddy (
Les Griffes de la nuit), Wes Craven a toujours démontré une certaine virtuosité en mâtinant d’humour rigolo des canevas pervers. Avec le recul, on doit même se dire que
La dernière maison sur la gauche, à l’origine remake gore de
La source de Ingmar Bergman, n’en était pas moins une œuvre pourvue d’un second degré et d’une autodérision incontestables. Progressivement, Craven s’enlise dans les sequelles de
Freddy et effectue une longue traversée du désert, comparable à celle qu’il vit en ce moment. Heureusement, coup de grâce : il fait parler de lui à nouveau avec
Scream, authentique succès planétaire, dans lequel il crachait ouvertement dans la soupe des codes horrifiques. Le film, générationnel, possède un certain capital sympathie, ne serait-ce que pour sa première scène où Drew Barrymore, en plein revival, est harcelée par un tueur vicelard qui confesse aimer "connaître le nom de celle qu'il regarde". Là où il a mal géré le potentiel du filon, c’est dans l’optique purement mercantile de la trilogie où Craven et son scénariste pseudo-génie de Kevin Williamson (on le remerciera jamais assez pour son nanar de
Mrs Tingle avec la pauvre Helen Mirren) se sont cassés les dents.
A la fin du troisième opus, Craven avait confié dans diverses interviews ne plus vouloir revenir sur les
Scream et surtout ne plus avoir à mettre en scène de thrillers fantastique. Afin de démontrer son opiniâtreté, il va même jusqu’à commettre l’antithétique
La musique de mon cœur, un mélo putassier qui tire ostensiblement sur la corde sensible et dans lequel il met en scène une Meryl Streep plus dépassée que Michelle Pfeiffer et Whoopi Goldberg réunies dans le registre de la prof qui aide les enfants de la cité par la musique. Cinq ans plus tard, Craven et Williamson se disent que ce serait bien de refaire le coup de bluff à la
Scream. Sauf que les problèmes abondent et transforment rapidement ce projet en n’importe quoi intégral. A tel point que l’envie d’en finir le plus vite est instantanément palpable dans le film. Dans le regard las de Christina Ricci, entre autres.
Cursed, un film qui porte bien son titre Il faudrait que quelqu’un se dévoue pour expliquer au duo Craven-Williamson que l’époque de
Scream où les ados se faisaient méchamment mener en bateau est révolue. Désormais, leurs ficelles faussement roublardes ne fonctionnent plus. Craven pond un film sur la lycanthropie avec deux trois lycanthropes qui se battent en duel. Par ici la sortie ? Oui. Dans le genre, les productions ont toujours eu beaucoup à faire pour se hisser au niveau du
Loup-garou de Londres, de John Landis, auquel il n’est pas interdit de trouver pléthore de scories. Rare exception notable,
Wolf de Mike Nichols possédait un pouvoir hypnotique qui continuait d’agir longtemps après le générique de fin (se souvenir du regard pénétrant de Michelle Pfeiffer lors des dernières scènes). Horrible constat : même la trilogie
Ginger Snaps, dont la qualité demeure très discutable, se situe des coudées au-dessus de ce
Cursed, marécage dispendieux et dispensable.
Wes Craven a confié être un grand fan du superbe
May, de Lucky Mc Kee. Il essaye de concilier le portrait d’une femme en proie à de douloureux maux (perte des parents, incapacité de communiquer avec ses proches etc.) et les lois du whodunit (ici, il plaque les codes du genre sur une histoire de loup-garou, histoire de nous refaire un
Scream à la sauce lycanthrope). Hélas, Wes n’évite aucun des écueils qui pendaient au bout de sa caméra : des excès grand-guignolesques aux pires lieux communs. La bêtise d’un script cramé jusqu’à l’os qui repose sur deux rebondissements : un coming-out et une révélation finale. Passé l’ennui maladroit d’une première heure exsangue, il atteint son apothéose dans une scène anthologique parce que honteuse où le plus méchant de tous les loups-garous sort de sa cachette parce qu’on l’affuble de méchancetés et tend un doigt d’honneur bien placé, face caméra. Comme s’il nous était directement adressé.
Sacré Wes !Avec un ton MTVesque outrageusement déplacé (voir les premières scènes qui rappellent un clip de 50 Cents), Craven semble s’être fourvoyé dans une machine Hollywoodienne qu’il exècre alors que paradoxalement, il est le premier à la nourrir grassement. Par ce procédé absurde, il remet en question sa propre intelligence longtemps vantée. Par exemple, la vision des ados américains ne fait qu’amonceler les clichés alors que son ambition – encore une fois paradoxale – est de court-circuiter ces poncifs. Des jeunes gens blancs qui se tabassent en salle de sport avec leurs grognasses dans les gradins sous l’œil bienveillant d’un coach black. Ces passages prônent pour simple et formidable morale : "frappe sur la gueule de ton voisin, tu finiras forcément par sortir avec la plus belle meuf du bahut". Quelque chose comme le croisement idéalisé d’une jeunesse Happy-Daysienne obsolète ressassée par Craven (Henry Wickler dans
Scream ; Scott Baio ici) et du clip
Baby gimme one more time de Britney Spears. Question métaphysique, autant dire que l’on flirte avec le néant.
Le tournage a été tellement épique (chantages de Dimenson, Skeet Ulrich supprimé, arrêt, réécriture du script) que le film aurait pu presque devenir fascinant. Mais sa nullité intrinsèque l’empêche d’atteindre la suprême dimension dudit "film maudit". Il en possédait pourtant toutes les stigmates jusqu’au casting ad hoc pour entrer dans la catégorie. On le sait depuis longtemps, Christina Ricci (qui adopte de fait le look de
May) possède certes toutes les qualités requises pour être une grande actrice. Question : que fait-elle présentement ? Elle pourrait bien, si elle continue sur cette voie, être une reine des thrillers horrifiques sinistrés (souviens-toi l’été dernier des
Témoins, de Brian Gilbert). Quel intérêt par exemple de donner un rôle à Mya, chanteuse has-been qui a sorti deux trois tubes dont elle ne se souvient plus elle-même, ici habillée en léopard pour souligner sa pouffitude ? D’autant que ladite scène est un modèle en terme de frustration. Dans un parking souterrain, la demoiselle se fait poursuivre par la bête, multiplie les acrobaties et trouve refuge dans un ascenseur. Cette longue partie de cache-cache se solde par un plan de la bête qui entre dans l’ascenseur. Et basta : on n’en verra pas plus. Pouvoir de la suggestion ? Non. Nul ? Oui.
L'apogée du film, le loup fait un doigt à la caméra : "Sale spectateur, je t'ai bien eu !"Film de loup-garou ? Film d’horreur ? Evidemment, non. Craven et Williamson sont trop occupés à injecter leur humour pataud dans toutes les scènes qu’ils mettent en boîte. Ils en profitent pour délivrer une critique très superficielle du star-system Hollywoodien (comme on se moquait déjà de la soif du scoop dans les
Scream à travers la journaliste Gale Weathers – Courteney Cox) et du culte de la beauté. En filigrane, ils tentent de zigouiller comme ils peuvent la psychologie de bazar autour de la lycanthropie. Tentative louable mais massacrée par des effets spéciaux très ratés (voir le passage du toutou devenu loup garou pour constater l’ampleur des dégâts). Avec
Scream, Craven a donné l’illusion de renouveler le genre en multipliant les coups de couteaux derrière son dos ; aujourd’hui, avec
Cursed, il signe son arrêt de mort. Ce n’est pas la peine d’attendre
Red-eye (son prochain film, avec le pourtant excellent Cillian Murphy), le verdict est désormais sans appel : RIP Wes Craven.