Alors que l’époque est à l’exportation de nos plus jeunes talents outre-Atlantique, Bertrand Tavernier accompagne le mouvement, gourmand qu’il est du cinéma américain d’antan. Surgit alors sur la partition de James Lee Burke, un film atmosphérique et mystique comme on en voit peu :
Dans la brume électrique. Et qu’importe si ses débuts sont plus que décevants, l’attente le valait amplement tant le film parvient ensuite à pleinement nous embarquer.
Une histoire d’Amérique
En Louisiane, dans la paroisse de New Iberia, un inspecteur au parcours hors du commun (Dave Robicheaux) se lance sur les traces d’un tueur en série dont les jeunes femmes en mal d’avenir semblent être la cible principale. Or, entre les rencontres qui l’attendent, l’enquête qu’il mène et la découverte de mystérieux ossements, qui lui rappelle un meurtre auquel il a assisté plus jeune, le parcours de notre investigateur sera loin d’être de tout repos. En effet, outre les chausse-trappes habituels, notre homme va tout d’abord être confronté au révélateur de ses amitiés passées, avant de subir au gré de visions inattendues, les apparitions d’un général de l’armée sudiste qui n’a qu’un but, l’aider à trouver ceux qui doivent répondre des crimes sur lesquels il enquête…
Avec
Dans la brume électrique, Bertrand Tavernier s’attache à mettre en scène dans une Louisiane aussi exotique que magnifiquement restituée, l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature policière contemporaine né de la plume experte de James Lee Burke. Charismatique, assagi par sa famille mais torturé par ses démons intérieurs (l’alcool, la violence, son passé de militaire au Vietnam), Dave Robicheaux trouve ainsi une incarnation de poids sous les traits d’un Tommy Lee Jones, plus impressionnant que jamais. Tout en retenue et en brutalité contenue, l’enquêteur que campe l’auteur de
Trois Enterrements est à l’image de l’insondable nature qui l’entoure. Capable du pire sans que jamais le déferlement ne soit prévisible, sa placidité apparente reste donc « intranquille », pareille aux marais dont on ne sait ce qu’ils recèlent. Tout autant aidé que porté dans son jeu par les formidables personnalités qui l’entourent (John Goodman en mafioso colérique, Peter Sarsgaard en star égarée…), c’est donc un inspecteur bien différent de tous ceux récemment entrevus qui s’impose alors que dans son élan, tout un univers prend corps et se meut sous nos yeux. Avec son lot d’abjections, de haines recuites et d’histoires peu consensuelles. Et c’est peu dire si l’on considère la corruption et la luxure qui semblent régner dans la paroisse de New Iberia.

Or, s’il est un mérite que l’on peut attribuer au film de Bertrand Tavernier, c’est assurément celui d’avoir su construire un monde cohérent et inquiétant en même temps, ancré dans la terre de Louisiane et d’une réelle densité sur la longueur. Pourvu d’une lumière particulière et engoncé dans les marécageuses ambiances des bayous,
Dans la brume électrique semble progressivement s’habiter d’une densité qui dépasse le visible et renforce la dimension mystique dont il use par ailleurs. Ainsi, atmosphériques au possible, les espaces de New Iberia tous propices à la dissimulation, accompagnent l’immersion du spectateur dans le cheminement policier et personnel de son enquêteur. La nature y est hostile et plus qu’un décor, celle-ci porte la marque de l’homme qui s’y cache pour frapper ou voler. De fait, celle-ci fait écho également au drame de ceux qui ont tout perdu sous les tourmentes du cyclone Katrina, soulignant par la même la détresse de tous et l’usage mercantile que certains en font. Abordant le sujet sur un mode mineur, Bertrand Tavernier n’en emplit pas moins son film d’une certaine dimension politique qui tout autant refuse et le pathétique et le tragique. En cela, il se fait profondément américain et place au niveau des hommes et de leur justice, le choix d’être du bon ou du mauvais côté.
Mais à bien le considérer,
Dans la brume électrique n’est pas que cela et s’appuie sur une autre richesse qui le renvoie à une certaine conception du cinéma classique. Concilier les polars de Burke avec les canons de l’écriture cinématographique représentait déjà l’un des premiers défis qu’est parvenu à relever l’auteur de
Ca commence aujourd’hui. Et force est de constater que notre cinéphile avec un tel matériau s’en est admirablement sorti puisqu’il nous propose avec
Dans la brume électrique, l’une des plus atmosphériques et moites adaptations dont Burke ait eu à souffrir.

Et pourtant, à y regarder de près, les quarante premières minutes du film semblent laisser grandement en retrait le spectateur, en paraissant lui offrir une pale resucée télévisuelle d’inspiration policière. En effet, la photographie semble alors dépourvue de caractérisation et peine à nous faire croire à ce que l’on voit, tant l’ensemble paraît relever de l’anecdotique. L’ajout de voix off superfétatoires n’aide pas non plus, de même que l’omniprésence d’une certaine musique locale qui devient vite insupportable à force d’accompagner et d’emplir à l’excès le cadre. Or, si la suite s’améliore et nous emmène sans que l’on n’y prête gare, on reste grandement marqué par la décevante simplicité et l’artifice des débuts. Et l’on aurait bien tort… Car Bertrand Tavernier en cinéphile émérite nourrit au lait du cinéma américain, n’a pas manqué ses débuts, il les a au contraire, pensés à la manière des cinéastes américains les plus classiques.
Ainsi, des premiers instants jusqu’à la mort de Kelly Drummond - en apparence les moins convaincants-,
Dans la brume électrique est réglé par les lois canoniques du grand cinéma hollywoodien. En effet, ses figures rhétoriques explosent dans le cadre : le personnage droit et viril du shérif semble s’inscrire dans la continuité des grands héros du passé tandis que l’histoire du film, en apparence surannée du fait du contexte et de ce que l’on veut en montrer, opère sur des stéréotypes bien proprets. Jusqu’au moment de la rupture qui amène dans les plans une nouvelle manière de montrer, en somme, une certaine modernité. En effet, la mort de Kelly Drummond, comme un traumatisme qui bouleverse et renverse les valeurs établies, met en crise le héros et la monstration qui le suit. Les séquences presque toutes anodines et tournées de jour deviennent plus stylistiquement marquées et gagnent en intensité dramatique dès lors qu’elles rompent avec les codes établis. Ainsi, jusqu’aux ultimes dénouements,
Dans la brume électrique devient captivant au sens actuel du terme en se nourrissant d’un cinéma plus tendu, plus rythmique et donc éminemment contemporain. Dès lors, la somme des mérites du métrage composé par Bertrand Tavernier excède amplement celle de ses défauts. Et l’on sort, malgré nos initiales réticences, conquis.

Par conséquent, porté par une histoire à la dramaturgie assumée et incarnée par des acteurs saisissants,
Dans la brume électrique développe son récit à l’aune d’une cinéphilie classique maîtrisée et qui peut laisser, dans un premier temps, circonspect. Or, s’appuyant sur son retournement fondateur, Bertrand Tavernier en fait bien vite un métrage en quête de modernité et qui, paradoxalement, s’appuie sur son passé pour mieux avancer. En découle dès lors un film mystique, dense et d’une brutalité d’autant plus intense qu’elle n’est pas sans rappeler la justice solitaire qui triompha des films de Clint Eastwood jusqu’à ceux de Peckinpah. En définitive,
Dans la brume électrique est un film exploratoire et cinéphilique d’une richesse qui n’a d’égale que le talent de ses participants émérites.