De battre mon coeur s'est arrêté, le nouveau Jacques Audiard ou comment le noir devient lumineux.
DE BATTRE MON COEUR S'EST ARRETE
Un film de Jacques Audiard
Avec Romain Duris, Niels Arestrup, Aure Atika, Linh-Dan Pham, Emmanuelle Devos
Durée : 1h47
Sortie : 16 Mars 2005A 28 ans, Tom semble marcher sur les traces de son père dans l’immobilier véreux. Mais une rencontre fortuite le pousse à croire qu’il pourrait être le pianiste concertiste de talent qu’il rêvait de devenir, à l’image de sa mère. Sans cesser ses activités, il tente de préparer une audition.Trois ans après l’excellent
Sur mes lèvres, le nouveau film de Jacques Audiard se présente comme un remake de
Mélodie pour un tueur (James Toback, 78) dans lequel un truand demande à son fils, qui rêve d’être pianiste, d’exécuter un mauvais payeur. Seulement là où d’autres se seraient contentés de peu (grosso modo, du plan par plan), Audiard confère à l’intrigue sa patte, sa singularité, son style, sa force. En la transposant dans un contexte actuel ; en soignant la musique, la mise en scène, le son ; en faisant transpirer de toute part la sensualité, le cinéaste signe une œuvre fiévreuse, sombre, sensible, personnelle, noire. Terriblement noire. Et le noir est lumineux lorsqu’il est transcendé de la sorte.
Dans
Sur mes lèvres, Audiard avait montré une incroyable faculté à faire basculer un récit anodin dans le film cent-pour-cent noir. Le cinéaste exploite quasiment la même formule pour la perfectionner, en s’intéressant cette fois à une relation père-fils ambiguë qui sert d’ossature au récit. Tom (Romain Duris), jeune marchand de biens, tente de donner un sens à sa vie et de s’occuper de son père (Niels Arestup, excellent) comme d’un fils (schéma inversé en écho au prologue). Plus insidieusement, il doit, comme dans tout bon film noir qui se respecte, régler des problèmes. Les siens et ceux de son paternel. Lourd programme.
La description de Tom, antihéros shooté à la musique électro qui ira "au paradis parce que l'enfer est ici", est très méticuleuse. Le fait qu’il se remette au piano est une manière d’exorciser une faille sur laquelle Audiard a le bon goût de ne pas s’attarder. Les cours particuliers qu’il prend avec une immigrée asiatique deviennent absurdes et comiques parce que ces deux personnages parviennent à communiquer sans parler la même langue. Une scène où il demande à sa prof de ne pas être derrière son dos pour l’écouter jouer appuie son manque de confiance en même temps que sa nervosité trahit la volonté de s’en sortir. Il n’a envie d’être jugé par personne. C’est précisément ça le sujet du film : un individu cloisonné de toute part qui doit apprendre à devenir quelqu’un, à s’affranchir de son environnement et à façonner sa vie comme il le souhaite.

Le cinéaste met en résonance le désir et la réalité, l’abstrait et le concret, l’art et le monde du travail avec d’un côté un moyen de s’évader (quand Tom joue du piano, il s’extrait de lui-même) et de l’autre être rémunéré (un personnage lui dit que ce n’est pas en jouant du piano qu’il fera son avenir). Le film est foisonnant, beau, glauque, sensuel mais ne fait qu’asseoir le statut confortable d’Audiard, ici réalisateur, scénariste, dialoguiste. En revanche, il révèle Romain Duris. Les cinéphiles les plus intransigeants savent certes déjà que l'acteur est capable de beaucoup (le revoir dans
Dix-sept fois Cécile Cassard de Christophe Honoré), mais là, il laisse sa coolitude et son sourire au vestiaire pour arborer le visage inquiet, nerveux, indécis, perplexe, d’un homme pas content. Le genre de contre-emploi qui impressionne.