Les réalisateurs Marcel Sarmiento et Gadi Harel sont deux petits malins ayant compris qu’il était encore possible de se faire remarquer dans un genre où tous les excès ont déjà été commis bien avant eux.
Deadgirl, leur premier long métrage, semble avoir été fomenté selon les codes du «splat pack» (peu de moyens pour un maximum d’efficacité) pour rejoindre toute une bande de cinéastes (James Wan, Eli Roth, Darren Lynn Bousman, Neil Marshall…) ayant parfois recours à la surenchère crapoteuse pour exploser tous les standards moraux. A la différence qu’ils utilisent cette énergie créatrice pour développer un sujet potentiellement sulfureux (deux ados découvrent le corps d’une femme impuissante dans une pièce abandonnée et, au lieu de lui venir en aide, décident d’en faire un secret pour en profiter). C’est le film dont tout le monde parle au festival de Sitges.
DEADGIRLUn film de Marcel Sarmiento, Gadi Harel
Avec Shiloh Fernandez, Noah Segan, Michael Bowen, Candice Accola, Andrew DiPalma, Eric Podnar
Durée : 1h41
Date de sortie : Inconnue
Deux lycéens moyens et glabres, tourmentés par leur libido, tombent en pamoison devant toutes les virgin suicide du lycée et attendent avec impatience leur «première fois». Un jour, sur le chemin du retour, ils discutent ensemble des filles du lycée, les divisent en deux catégories (les thons et les bombasses) et, au détour de leur conversation hautement spirituelle, s’égarent dans une bâtisse abandonnée. Comme les adultes qu’ils ne veulent pas devenir et les punks qu’ils s’imaginent être, ils dégradent les lieux en cassant tout ou alors en taguant sur quelques vestiges, se font poursuivre par un clebs hargneux, prennent la fuite et se réfugient dans une pièce glauque, pas éclairée. Là-bas, ils découvrent une femme morte (ou presque), enchaînée à une table, enveloppée dans du plastique. Les deux étudiants de 16 piges n’en reviennent pas, s’interrogent, titillés qu’ils sont par la transgression ultime. Et si c’était l’opportunité rêvée pour perdre sa virginité et accessoirement tout perdre (l’amitié, le sens des valeurs, les restes d’humanité) ?

Avant la présentation de
Deadgirl, Marcel Sarmiento et Gadi Harel tiennent des affiches du film dans les mains et les balancent en pâture à une salle bondée. Avec leur coolitude innée, ils préviennent malgré tout les brebis égarées qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que ce n’est pas tellement un film d’horreur et donc qu’il faut faire abstraction de tout ce que l’on a pu dire sur le film jusqu’à présent (ils sont conscients du buzz qui les accompagne pour l’avoir eux-mêmes fabriqué). C’est valable pour le titre trompeur, étant donné que la femme du film n’est pas « morte » mais se comporte comme telle, rouée par les coups, attachée pour être violée. A défaut de causer nécrophilie (thème casse-gueule qui parfois au cinéma peut donner de beaux films comme
Kissed), il sera question de viols (collectifs) à répétition de lycéens débiles sur une pauvre femme sans défense. Les deux cinéastes se targuent que l’on compare leur coup d’essai à du «Stephen King réalisé par Cronenberg». On pense assez à
The Girl Next Door, adaptation d’un roman de Jake Ketchum, qui montrait une pauvre fille martyrisée puis violée par des gamins de son âge et s’inscrivait lui aussi dans une veine 90’s des transpositions ciné des romans de Stephen King (genre Il est revenu, ce genre).
Ce qui peut être intéressant dans ce style de cinéma aux prémisses racoleuses, c’est la manière dont ceux qui sont derrière la caméra vont faire évoluer ce postulat stérile et pourquoi pas lui donner une vraie consistance. Dans
Deadgirl, les deux ados ne réussissent pas à garder leur secret intact et l’un des deux – celui qui a le moins de scrupules – en use pour faire profiter d’autres étudiants avides. Si le film est à la hauteur de sa réputation et limite les concessions (du moins dans sa première partie), il déçoit malgré tout sur de nombreux points à commencer par son opportunisme de base qui le rend partiellement irritant. Sarmiento et Harel ne sont que des fantômes de James Wan et Leigh Whannell, les auteurs du premier
Saw, même s’ils cherchent moins le «rebondissement final qui tue» que représenter une sexualité déviante au cinéma du point de vue d’adolescents qui n’ont encore découvert leur propre sexualité. Sans doute pour éviter de tomber dans le concentré putassier, les thèmes potentiellement dérangeants (la sexualité morbide) sont progressivement désamorcés pour favoriser des enjeux de teenage movie, en conférant au passage une vague mélancolie que les deux réals traduisent uniquement par des plans sur le ciel, avec aussi une bande-son aérienne intégralement pompée sur celle de Michael Andrews pour
Donnie Darko (c’en est même hallucinant tellement les thèmes se rejoignent à des moments très précis).

Tourné avec une caméra Viper HD (modèle que David Fincher a utilisé pour
Zodiac - la capture d'images numériques au format RAW avec la Viper produisant un rendu plat à dominante verte), le film est juste encombré par les références, se perd entre le symbolisme pataud (les deux protagonistes empruntent un tunnel avant de trouver la femme, sic) et les clichés potaches estudiantins (la salle de classe où l’un des étudiants finit par vider ses tripes aux toilettes). Comme à bout de ses ressources provocatrices, le film minore son intrigue – incapable de maintenir un vrai suspense –, lorgne sans conviction vers la comédie trash (la scène de la station-service où deux mecs veulent séquestrer une femme aux proportions généreuses qui, manque de chance pour eux, ne se laisse pas faire), perdent toute rigueur dans la forme (qui suggère maladroitement ce qu’elle aimerait montrer) et le fond (un propos vide). A l’arrivée, on a l’impression de voir un de ces énièmes «films de festival» qui ne parvient jamais à faire oublier qu’il y a maintenant trente ans, David Cronenberg faisait plus tortueux et malsain sur un sujet du même genre (revoyez
Frissons).
Romain Le Vern