Cinq ans après son dernier film, Tom DiCillo revient au cinéma avec
Delirious, une satire pleine d’humanité du star-system. Soutenu par une réalisation arty et inspirée, et un casting remarquable, à commencer par l’excellent Steve Buscemi, le film dépeint un monde d’apparence et de vanité avec ce qu’il faut de comédie et d’acidité, mais aussi d’émotion. Un focus sur le show-business qui marque le retour du cinéaste indépendant.
DELIRIOUSUn film de Tom DiCillo
Avec Steve Buscemi, Michael Pitt, Alison Lohman, Gina Gershon, Elvis Costello
Durée : 1h47
Date de sortie : 4 juillet 2007Les Galantine, paparazzo new-yorkais chassant les people et les starlettes, attend de faire LA photo qui lui apportera reconnaissance et richesse. Alors qu’il traque la jolie pop star K’harma Leeds, un jeune SDF paumé tombé sous le charme de la chanteuse lui fait rater la photo de sa sortie. Mais le courant est passé entre les deux jeunes gens, et le nouvel assistant du photographe, va recroiser la route de la chanteuse…Pour son sixième film, Tom DiCillo s’inspire d’un monde qu’il côtoie par le travers et qui le fascine : le monde du show business. Cinéaste indépendant ayant tourné avec la crème des acteurs, de Brad Pitt qu’il a lancé dans
Johnny Suede à Catherine Keener, en passant par John Turturro, Matthew Modine, Kathleen Turner, Darryl Hannah, Elisabeth Hurley et évidemment Steve Buscemi, le réalisateur réunit encore ici un casting
ad hoc pour illustrer les strass et paillettes des starlettes et ceux qui tournent autour. Satirique et émouvante, sa fascination pour ceux qui sont dans la lumière et ceux qui tentent d’y entrer est contagieuse.
En prenant la structure d’un conte de fées,
Delirious aurait pu faire craindre une certaine mièvrerie dans le propos et un happy end convenu dans le plus pur style hollywoodien. Mais, en dépit d’une fin positive souhaitée par Steve Buscemi pour racheter son personnage, c’est toute la classe de l’acteur et l’intelligence du réalisateur qui se déploie dans le film. Car si
Delirious est satirique sur le monde du show-business, épinglant avec bonheur tous les travers médiatiques et égotiques d’une société où la lumière des flashes démultiplie l’aura supposée ou réelle des personnes, le film est aussi incroyablement lucide et juste sur les souffrances psychologiques et émotionnelles que cette société génère.
Prenant comme personnage principal un paparazzo qui rêve de gloire et croit toucher à la lumière en traquant les starlettes, le cinéaste met ainsi habilement en opposition ces deux mondes, en même temps qu’il laisse sourdre les douleurs internes du personnage, voulant compenser une estime de soi défaillante notamment à cause de liens familiaux défectueux par une reconnaissance extérieure, somme toute artificielle. La charge satirique, caractérisée par la peinture des vanités, jalousies et autres parades narcissiques de ce petit monde et marquée par le cynisme maladroit du paparazzo, est alors diluée dans l’évocation de la quête de reconnaissance du photographe, touchant dans son manque affectif et son désespoir.

Foncièrement odieux et du coup très drôle quand il fait découvrir la part sombre de son personnage, Steve Buscemi lui donne à d’autres moments du film une émotion sublime qui empêche de le rendre antipathique et lui procure une véritable humanité. Jouant admirablement sur sa double nature d’excentrique et de sensible, l’acteur est absolument exceptionnel dans
Delirious et apporte au film son ton comique, émotionnel et gentiment acide. Complété par Michael Pitt et Alison Lohman, le casting renvoie aussi à la fascination de la beauté, et permet de montrer les mécanismes de starification à la fois par l’aura que les deux jeunes acteurs dégagent mais aussi par leur histoire d’amour, conséquence de ce magnétisme et pain béni pour les paparazzi. L’innocence et le naturel mais aussi l’arrivisme ou la superficialité viennent alors composer des personnages entiers et attachants.
S’il décrit grâce à ses personnages toute l’artificialité du monde du show business, Tom DiCillo égratigne aussi par l’image l’avalanche de bouillie visuelle que cette société nous impose, en premier lieu par l’évocation des images-poubelles prises par les paparazzi bien sûr, mais aussi par d’habiles parodies plus vraies que natures de clip façon MTV ou de tournage de téléfilms, reprenant son péché mignon de mise en abyme déjà utilisé dans
Ça tourne à Manhattan. A l’inverse, le reste du film est baigné d’une touche arty très classe, qui a valu au cinéaste le Concha d'Argent du Meilleur Réalisateur au Festival de San Sebastián (ainsi que le Prix du Meilleur Scénario) en 2006, et qui s’accompagne aussi d’une musique rythmant efficacement l’image. On peut d’ailleurs noter la présence d’Elvis Costello, jouant son propre rôle dans le film et dans la bande-son.
Maniant avec justesse la satire, l’humour et l’émotion dans une très belle réalisation et une excellente direction d’acteurs, Tom DiCillo offre avec
Delirious plus qu’une peinture du monde du show-business, il décrit aussi une société du factice où les images de soi prennent le pas sur l’image de soi, et où l’attirance vers cette lumière peut mener à de dangereux délires...
Arnaud Olzeski