Questionnant l’islam, sa diffusion et son rapport avec les ressources humaines en plein cœur d’une entreprise employant des travailleurs immigrés parmi les plus précaires,
Dernier Maquis dessine à l’écran le sort réservé à ceux qui s’éreintent pour un salaire de misère et que leur patron, Mao le bien nommé, ne cesse d’exploiter. Mais plus encore que cela, le dernier film de Rabah Ameur-Zaïmeche, après
Bled Number One et
Wesh Wesh, interroge l’obscur monde de l’entreprise et le côté impitoyable des relations qui s’y nouent pour dresser en définitive un vibrionnant portrait de la société française contemporaine. Le tout donnant un film aussi important qu’essentiel à voir !
DERNIER MAQUIS Un film de Rabah Ameur-Zaïmeche
Avec Salim Ameur-Zaïmeche, Abel Jafri, Sylvain Roume, Larbi Zekkour, Christian Milia-Darmezin
Durée : 1h33
Date de sortie : 22 octobre 2008
Présentant la pression tranquille du milieu social et la relative sérénité d’âme qui mènent à la conversion,
Dernier Maquis nous fait tout d’abord suivre Titi, un jeune manœuvre, de la prière jusqu’à sa propre circoncision, signe ultime de l’appartenance à l’Oumma, la communauté des musulmans. Puis suivant celui qui l’a guidé et élargissant son point de vue à tous les membres de la société de palettes à laquelle il appartient, Rabah Ameur-Zaïmeche dresse alors un constat aussi peu amène que hautement politique des rapports de force au sein de l’entreprise en montrant comment l’emploi de la religion peut être un facteur d’obtention de son salut mais aussi l’une des meilleures méthodes pour obtenir la paix sociale. Ainsi, le cinéaste construit-il son propos en développant le rôle de Mao, patron de petite PME, qui offre à ses ouvriers, mécaniciens et manœuvres un lieu de prière. Mais si la situation en elle-même est appréciable au regard du manque cruel de lieux de culte pour l’islam en France, les intentions de ce dernier sont toutes autres et c’est en cela qu’il va choisir lui-même – contrairement à l’usage – l’imam qui y prêchera, imam qui de surcroît est acquis à sa cause. En effet, personnalité fidèle s’il en est, ce dernier est tout d’abord chargé de convertir ceux qui ne sont pas musulmans quand il n’est pas incité ouvertement à rappeler sans cesse aux autres employés qu’il faut être assidu et plein d’ardeur au travail pour respecter au mieux la volonté d’Allah.

Hélas, cette volonté d’instrumentaliser la religion va entraîner une scission profonde parmi les ouvriers et provoquer de leur part une réaction radicale. Ainsi, la politique de Mao – remarquablement joué par le réalisateur lui-même – se heurtera à la sédition de certains de ses salariés et notamment du plus récent des convertis, Titi. Ce dernier étant alors choisi par ses compères pour devenir comme un symbole, l’imam de l’autre mosquée, celle qui est libre, dissidente mais essentiellement tournée vers Dieu. Vient alors le troisième temps du film qui résulte de cette montée des tensions et des antagonismes, celui de l’affrontement politique puis physique qui naîtra de la colère, mènera à une grève sauvage et à l’occupation violente des lieux. Induite par la brutale décision de fermer l’atelier de mécanique qui jouxte le garage et l’entrepôt de stockage des palettes – cela sans préavis ni doigté -, Mao va précipiter sa chute, avivant l’opposition des uns et mettant fin de facto à ses tentatives de manipulation et de division.
Ainsi, alors que
Dernier Maquis semblait s’acheminer à son commencement vers le singulier portrait d’un travailleur récemment converti tout en brossant à grands traits le milieu professionnel aussi précaire et difficile dans lequel il évolue, le cinéaste qu’est Rabah Ameur-Zaïmeche décide d’opérer une ouverture plus large, dépassant l’individu pour embrasser le groupe et plus grandement encore, le milieu dans lequel tous interagissent : l’entreprise avec son lot de rapports de force. Peignant dès lors le devenir brutal des damnés du tertiaire, ceux qui sont à l’extrême arrière plan de nos riches et inégalitaires sociétés occidentales,
Dernier Maquis se fait chronique sociale acerbe, réflexion sur le fait religieux, brûlot politique et citoyen sur les rapports interpersonnels dans l’entreprise mais plus encore, œuvre cinématographique d’une incroyable intensité esthétique. Le tout en évitant les pièges de la caricature, du communautarisme et en nous épargnant de surcroît tous les écueils possibles du film social simpliste ou donneur de leçons.

En effet, outre son propos intelligent et sa densité polémique et politique conséquente,
Dernier Maquis est un film esthétiquement très abouti où dominent dans les cadres, la recherche de la fermeture et l’obsession - dans un mouvement de retour - de l’irruption de la lumière : celle qui prévaut à la logique des ouvertures, sorte d’appel d’air et de promesses d’espoir à venir, et cela malgré la brutalité sans mesure des rapports dans ce monde impitoyable qu’est l’entreprise. Ainsi, que ce soient par les barrières de palettes trouées de lueurs qu’il place à l’écran, l’obturation des plans par une absence voulue de profondeur ou le recours à des mouvements d’appareil verticaux, ascendants et hautement symboliques menant vers un ciel dégagé et libre,
Dernier Maquis témoigne d’une véritable et profuse recherche cinématographique sur la forme. Dans la composition des ses images, de ses plans et l’agencement de ses séquences, la démarche aussi bien plastique et visuelle que musicale appelle de fait des louanges bien trop rares pour notre cinéma hexagonal. Cela est d’ailleurs d’autant plus impressionnant que
Dernier Maquis, récemment présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, suit et assume sans relâche ni excès la pression de son sujet et de ses implications, au point même de ménager en son sein des scènes annexes qui font office de respiration exotique, presque onirique, comme cette séquence où un ragondin fait irruption dans l’atelier. En somme, ce dernier film de Rabah Ameur-Zaïmeche est une bienheureuse surprise à tous points de vue.

Œuvre par conséquent méritoire et incontournable,
Dernier Maquis clôt la trilogie magrébine initiée avec
Wesh Wesh et poursuivie avec
Bled Number One en frappant fort et toujours plus juste. Donnant au cinéma français l’une de ses plus belles réussites de l’automne à venir et plus sûrement de l’année entière,
Dernier Maquis est de fait à ne pas manquer parce que dans nos salles, il est devenu trop rare que de films hexagonaux pensent la France d’aujourd’hui avec tant d’intelligence, de subtilité et d’humour, tout en ménageant à l’écran une véritable réflexion artistique sur la forme.
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