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Des temps et des vents

La critique d'Excessif

4/5
temps_et_vent_ok L'HISTOIRE : Un petit village, adossé aux rochers, face à une mer sublime. Les habitants vivent au rythme des saisons et chaque journée est scandée par les cinq appels à la prière. Les parents élèvent les enfants comme eux-mêmes l'ont été. Les pères sont intransigeants, les mères sont dures avec leurs filles. Ömer, le fils de l'imam, souhaite tout simplement la mort de son père. Yakup, son meilleur ami, est amoureux de la jeune institutrice du village. Et Yildiz, tout en suivant ses études, essaie d'assumer les travaux ménagers que sa mère lui commande sans pitié. Entre culpabilité et colère, les enfants grandissent et les personnalités se forment...
On frôle l'éblouissement.
Par pitié, ne vous fiez pas aux apparences: ce lancinant moment de beauté pure qui traite sans tricher des conflits générationnels et des problèmes de communication ne joue pas la carte référentielle (on pourrait citer un nombre incalculable de cinéastes ayant déjà fréquenté le terrain de l'enfance difficile), ne rabâche pas des thématiques éculées et ne ressemble qu’à son auteur, Reha Erdem (quatrième long métrage). Nouvelle preuve de la très bonne santé d’un cinéma Turc qui n’en finit plus de surprendre.


Non, Nuri Bilge Ceylan, auteur des inestimables Uzak et Les climats, n’est pas le seul réalisateur à représenter un cinéma turc en pleine expansion ou à montrer des images que l'on voit pas ailleurs (Istanbul sous la neige, c'était lui). Et re-non, ce n'est pas du snobisme que de porter au pinacle toutes les étrangetés exotiques qui proviennent de ce nouveau territoire cinéphile. D'autant que si elles possédaient toutes l'envergure de ce film-ci (comprendre sensible et subtil), ça ne poserait plus aucun problème. Grâce à cette épure très maîtrisée, Reha Erdem, inconnu au bataillon, vient de faire une fracassante entrée et ce après avoir réalisé trois films - inédits dans l'Hexagone - que l’on a envie de découvrir au plus vite. Encore une fois, on préfère être prudent pour ne pas créer de vilaines déconvenues: ce voyage dépaysant et sensoriel risque de laisser sur le carreau les amateurs de fictions pétaradantes et donc d'irriter les plus impatients. En revanche, il devrait bouleverser ceux qui croient fort au pouvoir de la contemplation et de ses brusques courts-circuits nerveux. Continuons de rassurer les plus sceptiques: si avec son synopsis l'ensemble ressemble effectivement à une énumération plombante du petit guide auteurisant (rétribuer la patience par des effets d'art, se vautrer dans la transcendance du néant, ressasser des sujets éprouvés pour générer un pseudo-buzz opportuniste dans les festivals du monde entier), il échappe miraculeusement à tous ces pièges énervants pour une simple et bonne raison: sa cruauté extrême.


Une cruauté qui convient à une lucidité réclamée dès les premières images. Transcendé par la bande-son de Arvo Pärt qui a le bon goût de ne pas sursignifier les événements, le film affiche des trésors formels où le raffinement de la mise en scène et l’art de la suggestion s'exercent à merveille. Ce n'est pas de l'esthétisation poseuse pour autant. Il faut louer la seconde bonne surprise, à savoir la réussite d'un scénario limpide qui ne prend pas ses personnages de haut et se garde bien de les juger. Les trois jeunes protagonistes du récit évoluent au rythme de l’air, de l’eau, de la nuit, du jour et des saisons en résistant coûte que coûte à des coutumes drastiques entretenues par des adultes à la fois aveugles et pathétiques. Les fantasmes deviennent leur seul refuge pour contrer cette réalité peu avenante. A l’image du jeune Omar qui invente des stratagèmes mortifères pour se débarrasser de son père qu’il déteste (le pousser du haut d’une falaise? Dissimuler ses médicaments ou le laisser se faire piquer par un scorpion?). Mais sur un mode ludique qui confine presque au grotesque. A ce niveau, on pense presque à Zviaguintsev qui osait aller loin dans l’autopsie des relations complexes entre un père fantôme et ses fils déçus. En contrepoint aux appels tannants à la prière qui ponctuent cinq fois par jour la vie du petit village et marquent le rituel adulte, le cinéaste entraîne dans une atmosphère sensuelle dès lors qu'il filme la vie à hauteur d'enfant. L'attention aux moindres gestes, aux frémissements des corps, s'accorde avec la subtilité d'un script qui fait échapper la fresque intimiste à tout naturalisme racoleur. Qu’il s’agisse de filmer un moment d’extase anxieuse, de laisser planer ce sentiment coupable que tout va disparaître, de montrer la maladresse d’un père de famille qui ne sait pas comment aimer son fiston ou la détresse dans le regard d’une mère qui ne comprend pas sa progéniture, tout sonne juste. Comme si ça coulait de source.


Certes, la peinture de ce lieu aride replié sur lui-même aurait pu servir de source d’inspiration à n'importe quel émule de Kiarostami. Mais il y a mieux. Sans s’abîmer dans le didactisme, le film, ancré dans sa culture, dresse en filigrane un état des lieux de la société turque, à cheval entre tradition religieuse tenace et besoin urgent voire vital d’affranchissement. Entre les lignes, en laissant le temps nécessaire aux plans pour prendre leur respiration, il laisse passer un souffle libertaire. Bref, dans le registre du cinéma d’auteur à vocation contemplative et lyrique, Reha Erdem ne démérite carrément pas sans jamais se prendre pour le nouveau Tarkovski (héritage trop encombrant) et en apposant plutôt des souvenirs farouchement personnels. Avec cette même humilité, son film regarde un monde archaïque qui s’éloigne et prend le temps de donner à voir, sans aucune mièvrerie, le lent travail du temps sur la nature et les hommes. Idéalement, il se situe à la jonction de l'intellect et de l'émotion: entre le cerveau et le coeur, les sens et la pensée. En ces temps cinématographiquement mornes, on frôle l'éblouissement.





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