L’Amérique va mal. Et elle le crie haut et fort. Après
Le Royaume ou Dans la vallée d’Elah, voici un nouveau pamphlet politique, une nouvelle bannière étoilée qui se déchire et qui laisse apparaître les faiblesses et le danger d’une société en péril. Obsédée par son désir de sécurité, l’Amérique a perdu toute valeur et morale. Mais elle garde cette force que nous ne connaissons pas, elle sait se regarder dans un miroir. Questionner son histoire contemporaine, remettre en cause sa politique en place et les choix de ses dirigeants. Le plus frappant, c’est que ces chamboulements se font sur grand écran et sont projetés à travers le monde... On peut parler de courage. Le film de Gavin Hood est donc une réussite à plusieurs égards, une vraie leçon d’humanité et une mise en garde d’actualité. Un espoir qui fait froid dans le dos...
DETENTION SECRETERenditionUn film de Gavin Hood
Avec Jake Gyllenhaal, Reese Witherspoon, Omar Metwally, Meryl Streep, Peter Sarsgaard…
Durée : 2h02
Date de sortie : 09 janvier 2008Alors qu’il rentre d’un voyage à l’étranger, Anwar El-Ibrahimi, un ingénieur chimiste américain d’origine égyptienne, est enlevé par la CIA qui le soupçonne d’être un terroriste. Il est secrètement envoyé vers un pays d’Afrique du Nord pour y être interrogé. Pour sa première mission, Douglas Freeman, un analyste de la CIA est chargé d’assister à l’interrogatoire d’Anwar par une police secrète qui n’hésite pas à utiliser la torture... Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la femme d’Anwar tente de comprendre ce qui est arrivé à son mari et remonte jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat.Le terme anglais « rendition » désigne diverses pratiques par lesquelles les autorités américaines transfèrent des personnes d’un pays à un autre sans respecter de procédure juridique ou administrative comme celle de l’extradition. Ces pratiques, généralement secrètes, consistent notamment à maintenir en détention des personnes envoyées par des autorités étrangères afin de les faire parler. Par tous les moyens...
Détention secrète lève le voile et rend public une pratique qu’Amnesty International tente de mettre en exergue depuis plusieurs années. Les attentats du 11 septembre ont déclenché aux Etats-Unis une telle paranoïa que le pays en est arrivé à déclarer une guerre au terrorisme en utilisant les mêmes armes que l’ennemi juré. Des méthodes cruelles et inhumaines sont donc appliquées à des détenus dont ce statut leur est arbitrairement attribué. L’histoire que raconte Gavin Hood est à la fois universelle et spécifique. Elle se concentre sur la souffrance d’un homme en particulier pour s’ouvrir sur un malaise mondial...
Le scénario est maîtrisé, presque un peu trop, et si la pirouette chronologique du long-métrage est légitimée par un évident souci de rythme, elle n’apporte que très peu au message que l’on cherche à véhiculer. Mais le défaut est mineur et ne met pas en péril la portée politique du film car il faut avouer que
Détention secrète pointe du doigt un sujet passionnant et s’y confronte. Pas de chemins détournés ni de compromis, les choses sont dites ! De manière très intelligente, la confrontation entre Orient et Occident se construit sur des antagonismes inversés et brouillés.
Loin de tout manichéisme, l’intrigue fait évoluer une galerie de personnages bien tracés qui perdent peu à peu la face ou au contraire la retrouvent par des moyens étonnants... Sur le schéma des conflits de protagonistes contrastés, Meryl Streep, particulièrement froide et terrifiante s’oppose à une Reese Witherspoon toute en rondeur et en émotion retenue. De la même manière, Jake Gyllenhaal parvient à brutaliser son personnage et à le pousser dans des retranchements inconnus face au détenu qu’il se doit de faire parler. Dans une profonde et honnête volonté de rétablir la vérité, Gavin Hood réussit le pari de brasser large et de faire le catalogue des différents angles de vue de la situation. La sécurité à tout prix pour certains, l’injustice pour d’autres, pour en venir à la conclusion que ce terrifiant cycle semble être bouclé et irrémédiable...

Car la particularité du film est de ne jamais trancher pour un parti, ni même soutenir la moindre cause, il ne fait que rendre état des conséquences d’une politique sécuritaire qui semble oublier l’idéal pour lequel elle se bat. Les souffrances sont multiples et aux quatre coins du monde, elles sont en amont et en aval de chaque événement, ce que la construction du film défend avec ferveur. Le temps n’est plus à la désignation des bourreaux et des victimes, il serait foncièrement difficile pour chacun d’en faire état et à l’instar de films comme La vallée d’Elah ou
Le Royaume,
Détention secrète se pose comme un miroir réfléchissant de profonds malaises.
Servi par un casting engagé et par une mise en scène classique mais somme toute très efficace, le long-métrage fait autorité et ne perd jamais de vue son sujet. Rares sont les productions américaines à prendre autant au sérieux leur thème et ne jamais dévier. Le jour où le cinéma français saura prendre autant de risques alors on pourra considérer que nous avons, nous aussi, fait un grand pas. Car si l’Amérique met en danger son peuple, elle sait également le regarder en face, et sans baisser les yeux !
Kevin Dutot