L'HISTOIRE : David Lurie est professeur de littérature en Afrique du Sud, au Cap. Attiré par une de ses étudiantes, il entame une relation avec elle qui se termine par son éviction de l'université. Il rend alors visite à sa fille, Lucy, qui habite dans une ferme reculée avec ses chiens. Alors qu'il l'accompagne dans ses tâches quotidiennes, tout deux sont victimes d'agresseurs et Lucy se fait violer à quelques mètres de son père, impuissant.
Parfois déroutant, Disgrace interpelle, dégoûte, dérange. Suffisamment rare pour être très appréciable !
Disgrace est l'adaptation du roman de J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003 pour l'ensemble de son œuvre. La première réussite de Steve Jacobs est de ne pas s'être empêtré dans l'écriture d'un auteur de talent : le film ne souffre d'aucune pesanteur littéraire et est travaillé visuellement. Ce qui peut peser en revanche, c'est la complexité du propos, indubitablement héritée du roman. Non pas qu'il faille s'accrocher pour comprendre l'intrigue, relativement simple, mais le fond du film, le message dont il peut être porteur, n'a rien d'une évidence et possède tant de facettes que la compréhension sera différente d'un spectateur à l'autre. Dérangeant, mais aussi très riche.
Malkovich en professeur pathétique
L'ambiguïté et la complexité du propos de Disgrace sont sensibles à la lumière de son personnage principal. John Malkovich est un professeur de littérature humilié. Il se présente premièrement comme inexistant : invisible, inécouté même au centre de l'amphithéâtre rassemblant ses étudiants. C'est un homme qui confond les relations sexuelles tarifées avec l'attachement sentimental ; un intellectuel qui justifie sa conception douteuse des relations entre hommes et femmes par ses lectures. A la fois passionné et libidineux il ne cesse d'osciller dans le cœur du spectateur entre respect d'un esprit qui se veut libéré de carcans sociétaux et le simple dégoût. Cette figure interroge la morale, le jugement, d'autant que David Lurie sous-entend lors d'un de ses cours qu'il se conçoit comme un être luciférien, un individu qui ne prend pas en compte le Bien et le Mal, comme un « monstre ». Mais Disgrace laisse l'occasion au personnage d'évoluer alors que l'action se décentre de l'université du Cap pour la campagne sud africaine, dans un troublant parallèle.
Délivrez-nous du Mal
Le film se déroule au pays de l'Apartheid et cela n'a rien d'un hasard. Bien sûr, il s'agit d'abord de là où a vécu J.M. Coetzee, l'auteur du roman. Mais le film construit son intrigue sous la pesanteur d'un pays de racismes, et ces superbes paysages desséchés sont le théâtre de la violence humaine, des rapports de force et de la haine de l'autre. Disgrace déroute, Disgrace dégoûte mais surtout Disgrace marque, reste à l'esprit, interroge. Le réalisateur prétend que chacun peut trouver une interprétation à son film ; on peut surtout s'intéresser au même thème ontologique depuis de nombreux points de vue parce qu'il s'agit d'un film à facettes, qui prend le risque d'être mal compris -le film peut paraître lui-même raciste- pour mieux interpeller.
La disgrâce est le fait de ne plus jouir des faveurs dont on bénéficiait. En se tournant vers l'Afrique du Sud post-apartheid, Steve Jacobs met en exergue les aspects les plus troubles et les moins reluisants de l'homme et fait de cette adaptation un film véritablement dérangeant.
Lucie PEDROLA