Sortant le même jour que la super production made in Chabat,
Donnie Darko risque de passer inaperçu et on le regrette déjà tant ce petit film dans la droite ligne d’
American Beauty a su marquer nos esprits. S’engouffrer dans l’univers de
Donnie Darko, c’est prendre le risque de bousculer ses croyances en étant amener à réfléchir sur l’instabilité de cette période de notre vie, qu’est l’adolescence.
Pour ceux qui veulent conserver l'intégralité des surprises que réservent le film, veuillez ne pas lire ce qui suit.
Après deux courts métrages, Richard Kelly, jeune diplômé de l’université of Southern California réussit avec ce premier film à s’affirmer comme l’un des prétendants à l’héritage artistique d’un certain David Lynch. Petit chef d’œuvre stupéfiant de maîtrise et de roublardise servi par des acteurs brillants, Donnie Darko évoque implacablement le cinéma du réalisateur de Mulholland Drive dans sa faculté à jouer avec l’espace temporel dans lequel nous vivons. Comme chez Lynch, la frontière du réel et de l’imaginaire y est souvent variable. Au travers d’un faux suspense (pourtant diablement efficace puisque le spectateur se demande constamment où le récit va bien l’entraîner), Richard Kelly s’interroge sur les pouvoirs du rêve dans la réalisation de nos actes les plus inconscients. Sa volonté n’est cependant pas d’établir une frontière visible entre ce qui relève de nos fantasmes et ce qui existe réellement dans nos actes quotidiens mais plutôt de décrire le pouvoir du rêve dans la réalisation de nos actes réels.
Lynch n’est pas la seule inspiration du jeune metteur en scène. L’ombre d’un certain Paul Thomas Anderson, génial réalisateur de Magniolia et de Boogie Nights plane sur Donnie Darko de par la capacité qu’a Richard Kelly à transcender son scénario par d’imprévisibles plans séquences. A ce titre, la scène de la pluie de grenouilles dans Magnolia possède désormais un corollaire tout aussi déroutant et spectaculaire au travers d’une séquence impressionnante qui voit un réacteur d’avion (actualité quand tu nous tiens !) s’écraser sur la maison de Donnie Darko et ainsi faire « décoller » le spectateur de son siège. Impossible non plus de ne pas penser une fois encore à Magnolia et son personnage de gourou interprété par Tom Cruise lorsqu’on découvre ce Jim Cunningham (le revenant Patrick Swayze) venu prêcher la bonne parole d’un monde meilleur qui nous tend les bras.

Mais alors qu’on pourrait croire que ces références imposantes pour un jeune cinéaste plombent le récit, ne permettant finalement que d’assister à un patchwork astucieux mais terriblement vain, il n’en est rien, bien au contraire. Car, Richard Kelly ne cesse d’enrichir son sujet, de le rendre troublant, dérangeant tout en cherchant constamment à solliciter l’intellect de ses spectateurs.
Que penser réellement du personnage de Donnie Darko ? Est-il seulement un de ces adolescents perturbés dont l’Amérique a le secret de fabrication et dont le délire psychotique finira en serial killer ou bien est-il tout simplement l’adolescent génialement intelligent et donc forcément incompris de cette jeunesse de boys scouts que le gourou Jim Cunningham essaye d’influencer. Le parallèle avec le monde d’American Beauty est à ce titre saisissant tant les personnages sont ressemblants. La même vision de la famille américaine de base confortablement installée dans son intérieur mais dépourvue de repères dans l’éducation de sa progéniture. La même relation ambiguë entre les enfants et les parents dont le dernier socle de vie commune semble être le traditionnel dîner de famille. Le même regard perdu et halluciné du jeune garçon dépourvu donc de ses repères familiaux si importants et qui a devant lui un père irresponsable et à bien des égards absent. Le même rapport ambigu (où la fascination est évidente) entre le jeune héros et une arme à feu dont l’usage est si dévastateur aux Etats Unis. Le constat amer que dresse Richard Kelly est aussi implacable que celui de Sam Mendes. A ce titre, l’ironie du réalisateur sur le rôle joué par les deux partis politiques que sont les démocrates et les républicains dans la dérive morale américaine s’avère cinglante.
Sous ses allures d’exercice de style au rythme lancinant, se cache une œuvre souvent fascinante, épatant miroir de nos peurs, de nos angoisses, toutes issues d’une adolescence forcément instable, interrogative, rebelle, parfois ironique de ses propres fantasmes. N’essayez pas de trouver une réponse cartésienne à une telle intrigue. Suivez le lapin et laissez-vous entraîner dans l’univers fantasmagorique de
Donnie Darko.