L'HISTOIRE : La psychiatre Jane Morton est envoyée au sein d'une communauté recluse dans une petite île au nord de l'Irlande. Elle doit étudier le cas de Dorothy Mills, adolescente accusée de tentative de meurtre sur un bébé. Alors qu'elle vient en aide à Dorothy, la psychiatre tente d'affronter ses propres démons et d'éclaircir le secret qui hante la communauté.
Dorothy commence comme un cauchemar étrangement familier. Au volant de sa voiture, une psychiatre (Carice Van Houten) percute une bande de jeunes excités sur une route déserte, s’envoie dans le décor, touche le fond de la mer et… réapparaît miraculeusement quelques heures plus tard. Comme si de rien n’était. Impossible de ne pas penser à Carnival of Souls, de Herk Harvey, petite production fantastique US des années 60 qui démarrait par la même introduction et reste aujourd’hui connu pour avoir inspiré tout un pan de cinéastes spécialisés dans le genre (Adrian Lyne pour L'échelle de Jacob, George A. Romero pour La nuit des morts vivants) ainsi que le retournement de situation final du Sixième Sens, de M. Night Shyamalan (un personnage évolue dans un purgatoire avant de réaliser qu’il est mort depuis longtemps). Remarquée avec Le fils du requin, requiem glaçant et poétique sur la délinquance adolescente dans le sillage du De bruit et de fureur, de Jean-Claude Brisseau, la réalisatrice Agnès Merlet s’aventure cette fois-ci dans le registre du réalisme fantastique en connaissant manifestement ses classiques sur le bout des doigts; les références précises servant de balises ludiques pour les cinéphiles. Mais désosser les hommages et mettre à jour les sources d'inspiration ne suffit pas à plaider pour ce film étrange et à contre-courant.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire dès les premières images, le twist de Dorothy n’est pas celui de Carnival of Souls. Certes, une surprise inattendue attend le spectateur en fin de parcours mais elle permet de voir tout ce qu'il vient de se dérouler avec un œil nouveau autant qu’elle assure une vraie émotion. A ce titre, le monologue final de Carice Van Houten est presque aussi touchant que celui de Nicole Kidman dans Les autres, d’Alejandro Amenabar, lorsqu'elle prend conscience de sa folie et serre ses enfants dans les bras en réalisant qu'elle les a tués. Sur une durée plus limitée, Carice résume en une minute toute la dimension tragique d'une histoire à dormir debout. Elle donne un surplus d’émotion à une intrigue jusque là opaque, glaciale et glacée, qui aurait été cousue de fil blanc si les personnages ne suscitaient pas autant de mystère. A commencer par la psychiatre elle-même, riche en ambiguïtés, qui s’attache obstinément à Dorothy pour fermer les yeux sur un passé trop lourd (la mort d’un fils). L'introduction du personnage de Dorothy, démon albinos sur lequel repose toute la part d'étrangeté, semblait appeler de triste voeux un drame hystérique en vase clos à base de têtes fracassées contre les murs et de cris déchirant la nuit irlandaise. Mais entre Dorothy et la psy, une étrange relation voit le jour.
Grâce à eux, une atmosphère anxiogène, cadrée avec un sens dramaturgique de l'esthétique, prend forme. Merlet en profite pour approfondir le caractère poético-fantastique latent dans Le Fils du requin avec une économie d’effets qui pourrait se résumer à une absence d’action (idéale pour instiller une inquiétante étrangeté) et une attention extrême aux gestes et aux regards. De quoi ennuyer les moins cartésiens, mais séduire les autres. Pour amplifier la psychologie, elle travaille l’isolement du personnage principal en exploitant les éléments essentiels au fantastique, de l’île isolée à l’ostracisme de l’étranger. Après, il faut savoir se laisser hypnotiser par ce film hors du temps. Car, à travers le portrait de ces ombres, la cinéaste trace celui d'un lieu rongé par la cupabilité et le mutisme, embarrassée de ses disparus décrits comme des revenants vindicatifs. Avec un talent paradoxal, elle plante du fantastique dans le quotidien le plus contemporain et, via l'irrationnel, rappelle à la réalité crue (ceux qui vivent encore sont les plus monstrueux). Il est moins question de manipulation que d’empathie. Sans doute Merlet n’évite pas les clichés ni les écarts grand-guignolesques inhérents. Mais les faiblesses, les tremblements ou encore la poésie baroque héritée de Cocteau ("si vous ne comprenez pas ce mystère, feignez d'en être l'instigateur") servent plus qu’ils ne desservent ce petit film fantastique cérébral, guidé par le mouvement de l'âme. Comme le suggère le plan final. Dorothy n'est jamais en avance sur ses personnages, toujours avec eux, toujours dans la quête identitaire, toujours à hauteur d’êtres humains chiffonnés. On dira ce qu'on voudra mais ce n’est pas rien.
Romain Le Vern




















Sorti cet été dans les salles françaises avec 140 000 spectateurs à la clé, Dorothy a très largement séduit la rédaction. Il serait dommage de passer à côté de ce film fantastique où une psychiatre ...